— Oui et non, Markie.
J'aimais quand elle m'appelait Markie. Cela signifiait que tout n'était pas perdu. Et c'est justement parce que tout n'était pas perdu que c'était mal. Elle me dit :
— J'ai réussi à tirer un trait sur nous. J'ai retrouvé une stabilité. Et voilà que tout est confus, de nouveau. Ne me fais pas ça, Markie. Ne me fais pas ça si tu ne crois pas en nous.
— Je n'ai jamais cessé de croire en nous.
Elle ne dit rien.
La pluie redoubla. Nous restâmes en ligne, sans parler. Je m'allongeai sur la banquette extérieure de la maison : je me revis, adolescent, avec le téléphone à fil, allongé sur mon lit à Montclair, elle étendue sur le sien à New York, entamant une conversation qui allait probablement durer quelques heures.
Cet été-là, la présence de Patrick Neville eut une influence certaine sur le choix de notre université. Il nous parla à plusieurs reprises de celle de Madison, où il enseignait.
— Pour moi, c'est une des meilleures universités pour les perspectives qu'elle offre à ses étudiants. Peu importent vos choix de carrière.
Hillel indiqua qu'il voulait faire du droit.
— Madison n'a pas de faculté de droit, expliqua Patrick, mais elle a un excellent cursus préparatoire. D'ailleurs, tu as le temps de changer d'avis en cours de route. Après tes quatre premières années d'université, tu auras peut-être découvert une autre vocation… Demandez à Alexandra, elle vous dira qu'elle est enchantée là-bas. Et puis, ce serait sympa que vous soyez tous réunis.
Woody voulait pouvoir jouer au football au niveau universitaire. A nouveau Patrick jugea que Madison serait un bon choix.
— Les Titans de Madison sont une excellente équipe. Plusieurs joueurs de l'actuel championnat de NFL y ont été formés.
— Vraiment ?
— Vraiment. L'université a un bon programme de sport-étude.
Patrick nous expliqua être lui-même un fanatique de football et y avoir joué à l'université. L'un de ses anciens camarades, avec qui il avait gardé contact, était l'un des directeurs sportifs des Giants de New York.
— On adore tous les trois les Giants, lui dit Woody. Vous allez voir des matchs ?
— Oui, aussi souvent que je le peux. J'ai même eu l'occasion de visiter les vestiaires. Nous n'en revenions pas.
— Vous avez rencontré les joueurs ? demanda Hillel.
— Je connais bien Danny Kanell, nous assura-t-il.
— Je ne vous crois pas, le défia Woody.
Patrick s'absenta un instant et revint avec deux cadres dans lesquels il y avait des photos de lui et des joueurs des Giants sur la pelouse de leur stade à East Rutherford, dans le New Jersey.
Ce soir-là, à la table des Baltimore, Woody raconta à Oncle Saul et Tante Anita notre discussion avec Patrick Neville au sujet du football universitaire. Il espérait que Patrick pourrait l'aider à décrocher une bourse.
Woody voulait pouvoir rejoindre une équipe universitaire non pas tellement pour financer ses études, mais surtout parce que c'était la porte d'entrée vers la NFL. Il s'entraînait sans relâche pour cela. Il se levait le matin avant nous et partait pour de longues courses. Je l'accompagnais parfois. Il était beaucoup plus lourd que moi, pourtant il courait plus vite et plus longtemps. Je l'admirais faire des exercices de pompes et de tractions pendant lesquels il soulevait le poids de son propre corps comme s'il ne pesait rien. Il m'avait confié quelques matins plus tôt, alors que nous trottions le long de l'océan, que le football était ce qu'il y avait de plus important pour lui.
— Avant le football, je n'étais rien. Je n'existais pas. Depuis que je joue, les gens me connaissent, me respectent…
— Ce n'est pas vrai que tu n'existais pas avant le football, lui avais-je dit.
— L'amour des Baltimore, ils me l'ont donné. Ou prêté, si tu veux. Ils peuvent me le reprendre. Je ne suis pas leur fils. Je ne suis qu'un gamin qui leur a fait pitié. Qui sait, un jour ils me tourneront peut-être le dos.
— Comment peux-tu penser des choses pareilles ! T'es comme un fils pour eux.
— Le nom de Goldman ne me revient ni de droit, ni de sang. Je ne suis que Woody, le gamin qui gravite autour de vous. Je dois construire ma propre identité et pour cela, je n'ai que le football. Tu sais, quand Hillel a été viré de l'équipe de Buckerey, j'ai voulu arrêter le football moi aussi. Pour le soutenir. Saul m'en a dissuadé. Il m'a dit que je ne devais pas faire ça sur un coup de tête. Lui et Anita m'ont trouvé un nouveau lycée, une nouvelle équipe. Je me suis laissé convaincre. Aujourd'hui je m'en veux. J'ai l'impression de ne pas avoir assumé mes responsabilités. C'était injuste qu'Hillel paie les pots cassés.
— Hillel était l'entraîneur adjoint. Il aurait dû empêcher Scott de rentrer sur le terrain. Il savait qu'il était malade. C'était sa responsabilité en tant qu'entraîneur. Je veux dire : tu ne peux pas te comparer à lui. Il aimait bien être avec toi sur le terrain et crier sur des types plus gros que lui, c'est tout. Toi, le football c'est ta vie. C'est peut-être ta carrière.
Il avait eu une moue.