Ah ! le lâche ! Il avait raccroché. Sophie se précipita à la cuisine. Il était moins une, la soupe allait déborder. Elle versa les quenelles de poisson et les carottes dans la casserole et baissa le feu.
Dans l'église Sainte-Marie? C'était une vieille église en pierre qui datait du Moyen Age. Sophie croyait qu'elle était réservée à des concerts et certaines cérémonies religieuses. Parfois, l'été, on la laissait ouverte pour les touristes. Mais en pleine nuit !
Quand sa mère rentra, Sophie avait rangé la carte du Liban à sa place dans l'armoire avec tous les autres objets d'Alberto et de Hilde. Après le repas, elle alla rendre visite à Jorunn.
— Il faut que nous fassions une sorte de pacte toutes les deux, dit-elle à son amie, à peine passé le seuil de la porte.
Elle attendit pour en dire plus de monter dans la chambre de Jorunn et refermer la porte.
— C'est assez difficile à expliquer, poursuivit Sophie.
— Oh ! allez !
— Je vais être obligée de dire à Maman que je passe la nuit chez toi ce soir.
— Mais ça ne me dérange pas du tout.
— Oui, mais c'est seulement la version officielle, tu com prends ? Je serai tout à fait ailleurs.
— Ça, c'est plus embêtant. C'est à cause d'un garçon?
— Non, mais c'est à cause de Hilde.
Jorunn poussa un faible cri et Sophie la regarda droit dans les yeux.
— Je viendrai ce soir, dit-elle, mais je devrai m'échapper discrètement vers trois heures du matin. Il faudra que tu me couvres jusqu'à mon retour.
— Mais tu vas aller où ? Sophie, dis-moi,
—
Coucher chez une amie ne posait aucun problème en soi, bien au contraire. Sophie avait l'impression que sa mère appréciait parfois d'avoir la maison pour elle toute seule.
— Mais je compte sur toi pour être là au petit déjeuner, insista-t-elle avant de la laisser partir.
— Sinon, tu sais où me trouver.
Pourquoi avait-elle dit cela? Il était là, le point faible.
La nuit chez son amie commença comme toutes les nuits qu'on passe hors de chez soi, par une interminable conversa tion jusque tard dans la nuit. A la seule différence que Sophie mit le réveil à trois heures et quart quand elles décidèrent enfin de dormir, vers une heure du matin.
Jorunn ouvrit à peine un œil quand Sophie arrêta îe réveil deux heures plus tard.
— Sois prudente, glissa-t-elle.
Puis Sophie se mit en route. Plusieurs kilomètres la sépa raient de l'église Sainte-Marie, mais malgré le manque de sommeil elle se sentait réveillée comme en plein jour. A l'horizon, une traînée rouge semblait flotter au-dessus des champs.
Quand elle arriva enfin au portail de la vieille église en pierre, il était quatre heures. Sophie poussa la lourde porte, Elle était ouverte !
A l'intérieur, le vide et le silence étaient aussi imposants. Les vitraux renvoyaient une lueur bleutée qui faisait briller mille poussières en suspension dans l'air. La poussière sem blait ainsi former de grosses poutres qui se croisaient dans l'espace. Sophie s'assit sur un banc au cœur de la nef; elle regarda attentivement l'autel et leva les yeux vers le vieux crucifix aux couleurs délavées.
Quelques minutes passèrent. Soudain l'orgue se mit à
jouer. Sophie n'osa pas se retourner. On aurait dit l'air d'un vieux psaume, sans doute du Moyen Age lui aussi.
Puis tout redevint silencieux. Mais elle ne tarda pas à per cevoir un bruit de pas qui se rapprochaient. Devait-elle se retourner? Elle choisit de garder les yeux rivés sur Jésus sur la croix.
Les pas la dépassèrent, et elle aperçut la silhouette d'un homme qui remontait l'allée centrale. Il portait une bure de moine couleur marron. Sophie aurait juré que c'était un vrai moine du Moyen Age.
Elle avait peur et son cœur battait la chamade. Arrivé devant l'autel, le moine décrivit un arc de cercle et gravit la chaire d'un pas lent. Il se pencha en avant, regarda Sophie et déclama en latin :
—
— Tu peux pas traduire, espèce d'idiot? lui cria Sophie.
Ses paroles résonnèrent dans la vieille église en pierre.
Elle avait compris que ce moine devait être Alberto Knox ;
elle regretta cependant d'avoir eu ces mots déplacés dans une vieille église. Mais elle avait eu peur, et quand on a peur, ça réconforte de faire justement ce qui est tabou.
— Chut!
Alberto baissa la main comme le font les prêtres pour indi quer que la congrégation doit s'asseoir.
— Quelle heure est-il, mon enfant? demanda-t-il.
— Quatre heures moins cinq, répondit Sophie qui n'avait plus peur.
— Alors c'est Hieure. Le Moyen Age peut commencer.
— Le Moyen Age commence à quatre heures? demanda Sophie d'un ton ahuri.