Quand Hilde se coucha ce soir-là, il faisait encore si clair dehors qu'elle pouvait voir le jardin et plus loin la baie. Le soleil ne se couchait pas à cette époque de l'année.
Elle s'amusa à s'imaginer peinte sur un tableau accroché au mur dans un petit chalet perdu dans les bois. Pouvait-on jamais sortir du cadre etjeter un coup d'œil à l'extérieur?
Avant de s'endormir, elle ouvrit à nouveau le grand classeur.
Sophie reposa la lettre de Hilde sur la cheminée.
— Ce qu'il dit sur les Nations unies est loin d'être idiot, laissa tomber Alberto, mais je n'aime pas qu'il se mêle de ma façon de présenter les choses.
— Ne prends pas ça tant à cœur.
— Désormais, je vais en tout cas ignorer tous les phénomènes extraordinaires du genre serpent de mer. Allons nous asseoir près de la fenêtre. Je vais te parler de Kant.
Sophie remarqua une paire de lunettes qui était posée sur un guéridon entre deux fauteuils. Les verres étaient rouges. S'agissait-il de lunettes de soleil particulièrement sombres?
— Il est presque deux heures, dit-elle. Il faut que je sois ren trée avant cinq heures, car ma mère a certainement prévu quelque chose pour mon anniversaire.
— Ça nous laisse trois heures.
— Je t'écoute.
—
— Pour Berkeley, merci, ça suffit comme ça.
— Kant est également le premier philosophe que nous étu dions à avoir occupé une chaire de philosophie à TUniversité. Il était en quelque sorte un « philosophe professionnel ».
— Un philosophe professionnel?
— Le terme « philosophe » recouvre de nos jours deux sens légèrement différents : un « philosophe » est d'abord quelqu'un qui essaye de trouver ses propres réponses aux problèmes phi losophiques qu'il se pose. Mais il peut aussi être un spécialiste de 1 histoire de la philosophie sans pour autant développer sa propre philosophie.
— Et Kant était un de ces philosophes professionnels ?
— Il était les deux. S'il avait juste été un bon professeur, c'est-à-dire un spécialiste de la pensée des autres philosophes, fl n'aurait eu aucune place dans r histoire de la philosophie. Cela dît, il connaissait en profondeur la tradition philosophique qui le précédait. Il connaissait la pensée des rationalistes comme Descartes ou Spinoza et des empiristes comme Locke, Berkeley ou Hume.
—Je t'ai déjà dit de ne plus me parler de Berkeley !
— Tu te rappelles que, pour les rationalistes, la raison de l'homme constitue le fondement de toute connaissance, alors que les empiristes soutiennent que seuls nos sens nous permet tent de connaître le monde. Hume avait en outre clairement montré les limites des conclusions auxquelles nos impressions nous font aboutir.
— Et Kant était d'accord avec qui?