— Selon lui, les deux avaient à la fois raison et tort. La ques tion était bien de savoir quelle connaissance nous pouvons avoir du monde et ce projet philosophique était commun à tous les philosophes depuis Descartes. Mais il s'agissait maintenant de savoir si le monde était tel que les sens le percevaient ou tel que nous le représente la raison.
— Alors, quel était l'avis de Kant?
— La perception et la raison jouent, selon lui, toutes les deux un grand rôle, mais il trouvait que les rationalistes accordaient trop de pouvoir à la raison et que les empiristes se limitaient trop à leurs expériences sensibles.
— Tu ne pourrais pas donner un exemple pour que ce soit plus concret?
— Que l'expérience de nos sens soit à l'origine de toute connaissance, cela il l'admet volontiers à la suite des empi ristes, mais il ajoute que notre raison seule possède les condi tions requises pour analyser comment nous percevons le monde.
— C'est ça ton exemple ?
— Passons aux travaux pratiques. Tiens, va prendre les lunettes sur la table. Merci... Mets-les sur le nez!
Sophie mit les lunettes et tout autour d'elle devint rouge. Les couleurs pâles devenaient rose pâle et les couleurs sombres, rouge foncé.
— Qu'est-ce que tu vois ?
— La même chose qu'avant, mais en rouge.
— C'est parce que les verres déterminent ta manière de voir le monde. Tout ce que tu vois vient bien du monde extérieur, mais comment tu vois, ça, c'est une question de lunettes. Tu ne peux quand même pas affirmer que le monde est rouge juste parce que c'est ainsi que tu le perçois.
— Bien sûr que non !
— Si tu marchais en forêt ou si tu rentrais chez toi, tu verrais
tout comme avant, à la seule différence que tout ce que tu ver rais serait rouge.
— Oui, si je n'enlève pas les lunettes.
— Eh bien, de la même façon, Kant pensait que notre raison dispose de certaines facultés qui déterminent toutes nos expé riences sensibles.
— C'est quoi, ces facultés?
— Quelle que soit notre expérience sensible, elle s'inscrit obligatoirement dans l'
— Il pensait que concevoir les choses dans l'espace et le temps, c était inné?
— Oui, d'une certaine manière. Ce que nous voyons dépend certes du fait de grandir en Inde ou au Groenland, mais, ou que nous soyons, le monde n'est qu'une somme de phénomènes ins crits dans le temps et l'espace.
— Mais le temps et l'espace existent en dehors de nous?
— Non. Kant insiste bien sur ce point : le temps et l'espace sont des éléments constitutifs de l'homme. Ce sont avant tout des structures intuitives qui ne relèvent pas du monde.
— C'est une tout autre façon de voir les choses.