— Sois un peu patiente. Concernant des problèmes de cette importance, Kant trouvait que la raison s'exerçait en dehors du champ de la connaissance. Mais c'est un trait caractéristique de la nature humaine — ou de la raison — que d'éprouver le besoin de se poser précisément ce type de questions. Ainsi, quand nous nous demandons si le monde est fini ou infini, nous posons une question sur un tout dont nous ne formons qu'une infime partie. C'est pourquoi nous ne pouvons prétendre par venir à connaître ce tout.
— Pourquoi pas ?
— Quand nous nous interrogeons sur l'origine du monde et hasardons des hypothèses, la raison tourne en quelque sorte à vide, car nous ne disposons pas de « phénomènes » sensibles à proprement parler ou d'experiences auxquelles se référer. Nous ne pouvons jamais faire 1 expérience de la totalité qui nous englobe. Nous ne sommes pour ainsi dire qu'une partie de la balle qui roule sur le sol sans pouvoir savoir d'où elle vient. Mais notre esprit est ainsi fait que nous ne pouvons nous empê cher de nous interroger sur l'origine de la balle et sur toutes sortes de problèmes même si nous n'avons pas grand-chose de concret à nous mettre sous la dent.
— Merci, ça va Je connais bien cette sensation.
— Kant fait observer que, s'agissant des problèmes fonda mentaux, la raison produira toujours deux thèses tout aussi probables ou improbables qui s'affronteront.
— Des exemples, s'il te plaît!
— On peut tout aussi bien affirmer que le monde a com mencé un jour ou que le monde a toujours existé. Les deux pos sibilités sont tout aussi inimaginables pour la raison humaine. Nous pouvons affirmer que le monde a été de tout temps, mais est-il possible que quelque chose ait toujours existé sans qu'il y ait eu un jour un commencement? Si on suit le raisonnement inverse, nous disons que le monde a eu un commencement, ce qui revient à dire qu il est né du néant. Mais quelque chose peut-il naître du néant, Sophie ?
— Non, dans les deux cas on est coincé. D faut bien pourtant que l'une des hypothèses soit la bonne !
— De même, tu te rappelles que Démocrite et les matéria listes pensaient que la nature était constituée de minuscules élé ments qui s'assemblaient entre eux pour former chaque chose. D'autres, comme Descartes, pensaient au contraire que l'éten due pouvait toujours se subdiviser. Qui avait raison?
— Les deux... euh, personne.
— D'autres philosophes ont souligné que la liberté était une des facultés les plus importantes chez l'homme. Mais pour les stoïciens et Spinoza, pour ne citer qu'eux, tout ne fait que suivre les lois de la nature. Là encore, Kant trouve que la raison n'est pas en mesure de trancher le débat
— Les deux positions se défendent.
— D en va de même pour prouver l'existence de Dieu. Les rationalistes, Descartes en tête, tentent de démontrer son exis tence en disant que nous avons l'idée d'un « être parfait », tan dis que d'autres comme Aristote et saint Thomas d'Aquin voient en Dieu la première cause de toutes choses.
— Et qu'en pensait Kant?