— Pourquoi ne faut-il pas que ça leur monte à la tête?
— Parce que rien ne nous dit qu'ils ne sont pas eux aussi le pur produit d'une conscience...
— Comment ça?
— Si c'était possible pour Berkeley et les romantiques, ce doit aussi être possible pour eux. Peut-être que le major est une créature imaginée de toutes pièces dans un livre qui parle de lui et de Hilde, et bien sûr de nous deux, puisque nous formons une petite partie de leur vie.
— Ce serait encore pire. Nous ne serions que des marion nettes entre les mains d autres marionnettes !
— Rien ne nous empêche d'imaginer qu'un autre écrivain rédige un livre sur le major Albert Knag qui lui-même écrit un livre pour sa fille Hilde. Ce livre parle d'un certain « Alberto Knox » qui du jour au lendemain envoie des cours de philoso phie sans prétention à Sophie Amundsen, 3, allée des Trèfles.
— Tu crois ça ?
— Je dis seulement que c'est possible. Pour nous, cet écri vain serait comme un « dieu caché », Sophie. Même si tout ce que nous sommes et tout ce que nous faisons est son œuvre parce que nous sommes lui, nous ne saurons jamais rien de lui. Nous sommes la toute dernière poupée gigogne.
Il y eut un long silence. Puis Sophie prit la parole :
— Mais s'il existe vraiment un écrivain qui a imaginé toute cette histoire sur le père de Hilde au Liban, qui lui a inspiré cette histoire avec nous deux...
— Oui et alors ?
—...on peut alors penser que ça ne devrait pas lui monter à la tête non plus.
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
— Il est là à nous imaginer, Hilde et moi, mais qui sait s'il n'est pas non plus le jouet de l'imagination d'une autre conscience?
Alberto secoua la tête.
— Évidemment, Sophie. Tout est possible. Si c'est le cas, il nous aura laissé avoir cette discussion philosophique à seule fin d'évoquer cette éventualité. Il aura voulu de cette façon nous montrer qu'il n'est lui aussi qu'une innocente marionnette et que ce livre où Hilde et Sophie vivent leur vie est au fond seule ment un manuel de philosophie.
— Un manuel?
— Car toutes les discussions que nous avons eues, tous ces dialogues, Sophie...
— Eh bien?
—...ne sont en réalité qu'un monologue.
—J'ai comme l'impression que tout s'est dissous pour n'être plus que pure conscience et pur esprit. Heureusement qu'il nous reste quelques philosophes à voir. La philosophie qui a si fièrement commencé avec Thalès, Empédocle et Dëmocrite ne peut quand même pas s'achever ici?
— Bien sûr que non. Je vais te parler de Hegel. Il fut le pre mier philosophe qui essaya de trouver un point d'ancrage à la philosophie après que le romantisme eut tout dissous dans l'esprit.
— Je suis curieuse d'en savoir plus.
— Pour ne pas nous laisser déranger par d'autres génies ou projections de l'esprit, je propose que nous rentrions nous asseoir.
— Il commence à faire un peu froid, d'ailleurs.
— Coupez !
27 Hegel
... ce
Hilde laissa tomber lourdement le gros classeur par terre. Elle resta sur son lit à fixer le plafond. Elle était prise de ver tige, les images dansaient devant ses yeux.
Ah ! pour ça on pouvait dire qu'il avait réussi son coup, ah ! le lâche ! Mais comment avait-il fait ?