— Les philosophes romantiques concevaient l'« âme du monde » comme un « moi » qui dans un état plus ou moins oni rique pouvait recréer le monde. Le philosophe allemand
— C'est une pensée à la fois effrayante et fascinante. Ça me rappelle Berkeley.
— C'est la même chose entre l'écrivain et son œuvre. Le
conte permettait à l'auteur de laisser libre cours à son imagina tion et l'acte de création échappe toujours un peu à la conscience de son créateur, comme si l'œuvre se produisait elle- même. On pouvait presque écrire comme sous hypnose.
— Ah bon?
— Mais l'écrivain pouvait à tout moment briser le charme en glissant quelques commentaires ironiques à l'encontre du lecteur, histoire de rappeler que ce n'était qu'un conte.
— Je comprends.
— De cette façon, l'écrivain pouvait dire au lecteur que sa propre existence elle aussi était merveilleuse. On a qualifié cette forme de rupture de l'illusion d'« ironie romantique ». Le dra maturge norvégien
— Je vois bien ce que cette réplique a de comique, puisqu'elle dénonce complètement l'illusion théâtrale.
— Cette formulation est si paradoxale qu'il convient de sau ter une ligne après.
— Qu est-ce que tu veux dire par là?
— Non, rien, Sophie. Mais nous avons parlé de la fiancée de Novalis qui s'appelait Sophie comme toi et qui mourut alors qu'elle avait tout juste quinze ans et quatre jours...
— Tu comprends que cela m'ait fait peur.
Le regard d'Alberto devint fixe.
— Tu ne dois pas craindre d'avoir la même destinée que la fiancée de Novalis, reprit-il.
— Et pourquoi donc ?
— Parce qu'il reste encore quelques chapitres.
— Mais qu'est-ce que tu racontes?
—Je dis que celle qui est en train de lire l'histoire de Sophie et d'Alberto sent au bout de ses doigts qu'il reste encore beau coup de pages à tourner. Nous n'en sommes qu'au romantisme.
— Tu me donnes le vertige.
— En réalité, c'est le major qui essaie de donner le vertige à Hilde. Tu ne trouves pas ça lâche, dis ? Allez, fin du paragraphe !
Alberto avait à peine prononcé ces mots qu'un jeune garçon surgit de la forêt. D portait des vêtements arabes et un turban autour de la tête. Il tenait à la main une lampe à huile.
Sophie serra fort le bras d'Alberto.
— Qui est-ce? demanda-t-elle.
Mais le garçon répondit en personne :
— Je m appelle Aladin et je viens tout droit du Liban.
— Et qu'as-tu dans ta lampe à huile, mon garçon? répliqua Alberto en lui jetant un regard sévère.