Elles continuèrent à manger. Au bout d'un certain temps, Hilde trouva qu'elle pouvait se risquer à poser la question qui lui brûlait les lèvres :
— Tu as eu des nouvelles de Anne et Ole récemment?
— Oh ! ils m'ont téléphoné une ou deux fois. Ils rentreront de vacances dans le courant du mois de juillet.
— Pas avant ?
— Non, je ne crois pas.
— Ils seront à Copenhague cette semaine-là...
— Tu me caches quelque chose, Hilde !
— Mais non, rien du tout.
— Ça fait deux fois que tu me parles de Copenhague.
— Ah! bon?
— Je t'ai dit que Papa atterrissait d'abord...
— C'est sans doute pour ça quej'ai soudain pensé à Anne et Ole.
Dès qu'elles eurent fini de manger, Hilde rangea les assiettes et les tasses sur le plateau.
— Bon, il faut que je remonte lire, Maman.
— Puisque tu le dis...
N'y avait-il pas un ton de reproche dans cette réponse? C'est vrai qu'il avait été question qu'elles nettoient le bateau ensemble avant que son père ne revienne.
— Papa m'a en quelque sorte fait promettre de finir son livre pour son retour.
— Je trouve ça un peu insensé. Qu'il soit absent, c'est son affaire, mais il ne devrait pas se mêler de ce qui se passe à la maison en son absence et essayer de tout diriger de là-bas.
— Si tu savais tout ce qu'il dirige..., répondit Hilde d'un ton mystérieux. Tu n'imagines pas à quel point il adore ça.
Elle monta dans sa chambre et reprit sa lecture.
Soudain Sophie entendit frapper à la porte. Alberto la regarda d'un air déterminé :
— Ne nous laissons pas distraire.
Les coups retentirent de plus belle.
—Je vais te parler d'un philosophe danois qui lut bouleversé par la philosophie de Hegel, commença Alberto.
Les coups devinrent à présent si violents que toute la porte fut ébranlée.
— C'est naturellement encore un coup monté du major qui nous envoie un de ces personnages farfelus pour nous mettre à l'épreuve, poursuivit Alberto. Ça ne lui demande aucun effort.
— Mais si nous n'allons pas ouvrir, il peut lui prendre l'envie de détruire tout le chalet.
— Tu as peut-être raison, allons voir qui c'est.
Ils se dirigèrent vers la porte. Étant donné la violence des coups, Sophie s'était imaginé se trouver en face d'un homme immense, mais il n'y avait sur le perron qu'une petite fille avec de longs cheveux blonds et une robe d'été à fleurs. Elle tenait deux petites bouteilles à la main. L'une était rouge, l'autre était bleue.
— Bonjour, lança Sophie. Qui es-tu ?
— Je m'appelle Alice, répondit la petite fille, un peu gênée, en faisant une révérence.
— Je m'en doutais, intervint Alberto. C'est Alice au pays des merveilles.
— Mais comment a-t-elle fait pour venir jusqu'ici?
Alice prit alors la parole :
— Le pays des merveilles est un pays qui ne connaît pas de frontières. Ça veut dire que le pays des merveilles est partout, un peu comme les Nations unies. C'est pourquoi il devrait être un membre honoraire de l'ONU. Nous devrions avoir des représentants dans toutes les délégations.
— Ah ! ce major ! grommela Alberto.
— Et qu'est-ce qui t'amène ici?
— On m'a chargée de donner ces bouteilles de philosophie à Sophie, répondit-elle en tendant les petites bouteilles vers la jeune fille.
Toutes deux étaient en verre dépoli, seule changeait la cou leur du liquide, rouge dans l'un, bleue dans l'autre. Sur la bouteille rouge était écrit : « bois-moi » et sur la bleue ; « bois- moi aussi ».
L'instant d'après, un lapin blanc fila comme une flèche devant le chalet. D courait sur deux pattes et portait veste et gilet. Il sortit une montre à gousset de sa poche en disant :
— Oh ! mon Dieu ! Je vais vraiment être en retard.