Elle leva les yeux vers la cime d'un arbre où s'amusaient trois moineaux. Elle avait bien remarqué leur présence après avoir bu une gorgée de la bouteille rouge, mais sans vraiment faire attention à eux, puisque la bouteille rouge avait effacé toutes les oppositions et les différences individuelles.
Sophie descendit les marches de pierre et se pencha au- dessus de l'herbe. Elle découvrit un univers insoupçonné — un peu comme lorsqu'on fait pour la première fois de la plongée sous-marine et qu'on ouvre les yeux sous l'eau. Dans la mousse, entre les brins d herbe et les bouts de paille, ça grouillait de vie. Sophie vit une araignée qui se frayait vaillamment un chemin à travers la mousse, une petite punaise rouge qui montait et redescendait à toute vitesse le long d'une brindille et toute une armée de fourmis au travail. Mais chaque fourmi avait une façon particulière de soulever ses pattes.
Le comble fiit quand elle se releva pour regarder Alberto qui était resté sur le perron. Elle vit en lui une personne étrange, une sorte d'extraterrestre ou un personnage de conte sorti d'un autre livre que le sien. Elle aussi était à sa façon un être remar quable : elle n'était pas seulement un être humain, une jeune fille de quinze ans, mais Sophie Amundsen, la seule et unique.
— Que vois-tu? demanda Alberto.
— Je vois que tu es un drôle de type.
— Ah bon?
— Je crois que je ne saurai jamais l'effet que ça fait d'être quelqu'un d'autre. Il n'y a pas deux personnes semblables dans le monde entier.
— Et la forêt?
— Elle ne forme plus un tout, mais est un univers mer veilleux où se déroulent d'étranges aventures.
— Ça confirme ce que je pensais. La bouteille bleue est l'individualisme. Elle caractérise par exemple la réaction de
— J'entends ce que tu dis, mais tu es si bizarre que ça me fait rire.
— Je comprends. Reprends une petite gorgée de la bouteille rouge et reviens ( asseoir ici sur les marches. Nous avons encore quelques mots à dire sur Kierkegaard avant d'en avoir terminé pour aujourd'hui.
Sophie retourna s'asseoir à côté d'Alberto. Après une gor gée du liquide rouge, les choses vinrent se fondre à nouveau les unes aux autres. Même un peu trop, car tous les détails finis saient par s'estomper. Elle dut tremper sa langue dans la bou teille bleue pour que le monde redevienne à peu près comme il était avant 1 arrivée d'Alice avec les deux bouteilles.
— Mais qu'est-ce qui est vrai? demanda-t-elle à présent. Est-ce que c est la bouteille rouge ou la bouteille bleue qui donne une vraie expérience du monde?