— Il voudrait plutôt qu'on l'aide à retirer la flèche et qu'on soigne sa blessure?
— Oui, n'est-ce pas? Voilà ce qui se révélait existentiellement important pour lui. Bouddha, comme Kierkegaard, ressentait avec une grande intensité que son existence ne durait qu'un court instant. Et, comme je l'ai déjà dit, dans ce cas-là, on ne s'installe pas derrière son bureau pour disserter sur la nature de l'Esprit du monde.
~ Je comprends.
— Kierkegaard dit également que la vérité est « subjective ». Ce qui, dans son esprit, ne revient pas à dire que toutes les opi nions se valent, mais que les vérités vraiment importantes sont personnelles. Ce sont seulement ces vérités qui sont « une vérité pour moi ».
— Peux-tu donner un exemple de ce genre de vérité sub jective ?
— Une question fondamentale est celle de la vérité du chris tianisme. Impossible d'y répondre de manière théorique ou universitaire. Pour qui se conçoit comme un « être pris dans l'existence », c'est une question de vie ou de mort. Ce ne peut en aucun cas être un sujet de discussion pour le simple plaisir de discuter, mais bien quelque chose que 1 on tente d'approcher avec la plus grande passion et en son âme et conscience.
— Je comprends.
— Si tu tombes à l'eau, tu ne te poses pas des questions théo riques pour savoir si tu vas ou non te noyer. Ce n'est pas non plus « intéressant » ou « inintéressant » de savoir s'il y a des crocodiles dans l'eau. C'est une question de vie ou de mort.
— Merci de la précision !
— Il faut donc faire la distinction entre le problème philoso phique de l'existence de Dieu et l'attitude individuelle face à la même question. Chaque homme se retrouve seul pour répondre à des questions de ce genre. Et seule la foi peut nous permettre d'approcher ces problèmes fondamentaux. Les choses que nous pouvons savoir avec notre raison sont, selon Kierkegaard, tout à fait accessoires.
— Non, il faut que tu m'expliques ça.
— Huit plus quatre égale douze, Sophie. Nous pouvons en être parfaitement sûrs. Voilà un exemple de ce genre de vérités déterminées par la raison dont ont parlé tous les philosophes depuis Descartes. Mais qu'est-ce que cela a à voir avec la prière du soir?
— Mais la foi dans tout ça?
— Tu ne peux pas savoir si quelqu'un t'a pardonné une mauvaise action et c'est pourquoi c'est si important pour toi de le savoir. C'est une question qui peut t'accompagner toute ta vie. Impossible de savoir non plus si quelqu'un d autre t'aime. Tu peux tout au plus le croire ou l'esperer. Mais tu conviendras que c'est autrement plus important
— Non, il faudrait être vraiment timbré.