— Deux personnes peuvent se trouver dans le même café et ressentir des choses complètement différentes. La raison en est que, dans ce qui nous entoure, nous donnons notre propre sens aux choses qui nous intéressent. Une femme enceinte, par exemple, aura l'impression de voir d'autres femmes enceintes partout. Ces femmes enceintes avaient beau être là avant, iî aura fallu qu'elle attende elle-même un enfant pour les voir enfin. Qui sait si quelqu'un qui est malade en voiture ne voit pas autour de lui que des gens malades en voiture comme lui...
— Je comprends.
— Notre propre existence conditionne donc notre façon de percevoir ce qui nous entoure. Si quelque chose ne signifie rien pour moi, il y a de grandes chances pour que je ne le voie pas. Bon, maintenant je peux peut-être t'expliquer pourquoi je suis arrivé si tard.
— Tu as dit que tu l'as fait exprès ?
— Mais dis-moi d'abord ce qui t'a frappée quand tu es entrée dans ce café.
—J'ai tout de suite vu que tu n'étais pas là.
— Tu ne trouves pas un peu bizarre que la première chose que tu aies vue soit précisément quelque chose qui
— Peut-être, mais c'est avec toi quej'avais rendez-vous.
— Appelle ça un petit exercice d application, si tu préfères.
— Tu exagères !
— Si tu es amoureuse et que tu attends un coup de fil du gar çon dont tu es amoureuse, tu « entendras » peut-être toute la soirée qu'il n'appelle pas. Aussi paradoxal que ça puisse sem bler, c'est justement le silence du téléphone que tu entendras. De même, si tu dois aller le chercher à la gare et qu'une foule de gens descendent du train mais pas lui, tu ne verras pas tous ces gens. Ils ne feront que te gêner car ils ne représentent rien pour toi. Tu les trouveras peut-être même insupportables et répu gnants, qui sait? C'est fou la place qu'ils prennent soudain. La seule chose que tu enregistreras, c'est que
— Je comprends.
— Simone de Beauvoir, elle, a essayé d'appliquer l'existen tialisme à l'analyse des rôles sexuels. Sartre avait bien montré que l'homme ne peut se référer à une quelconque « nature » éternelle. C'est nous-mêmes qui créons ce que nous sommes.
— Oui, et alors?
— C'est la même chose quand il s'agit de l'image qu'on se fait des sexes. Il n'existe pas selon Simone de Beauvoir une « nature féminine » éternelle ou une « nature masculine » éternelle. C'est pourtant ce que la conception traditionnelle veut nous faire croire. Il est tout à fait d'usage d'affirmer que l'homme a une nature qui aime à transgresser, une nature « transcendante ». C'est la raison pour laquelle il cherchera toujours un sens et un but hors de chez lui. La femme, au contraire, passe pour avoir une orientation de vie complètement opposée : elle est « imma nente », c'est-à-dire qu'elle veut toujours être là où elle est. Son domaine, c'est la famille, la nature et toutes les choses proches qui l'entourent. Nous dirions de nos jours que la femme s'inté resse davantage à des « valeurs douces » que les hommes.
— Est-ce que c'était vraiment ce que pensait Simone de Beauvoir?