Deux des garçons avaient réussi à grimper sur le toit. Une des filles faisait le tour du jardin et crevait un à un tous les bal lons avec une épingle. Un garçon qu'on n'avait pas invité arriva à vélomoteur. Il avait sur son porte-bagages une caisse remplie de canettes de bière et de bouteilles d alcool. Des âmes chari tables vinrent l'accueillir.
Voyant cela, le conseiller financier quitta aussi la table. Il applaudit en disant :
— Et si on jouait, les enfants ?
D saisit une des bouteilles de bière, la vida d'un trait et la jeta dans l'herbe. Puis il alla prendre les cinq grands anneaux en pâte d'amandes qui restaient et montra aux invités comment lancer les anneaux autour de la bouteille.
— Ce sont les derniers soubresauts, dit Alberto. Il faut vrai ment partir avant que le major ne mette le point final et que Hilde ne referme le classeur.
— Je te laisse seule pour tout ranger, Maman.
— Ça n'a aucune importance, mon enfant. Ici, de toute façon, ce n'est pas une vie pour toi. Si Alberto peut t'offrir une
meilleure existence, je serai la plus heureuse sur terre. Tu ne m'as pas dit qu'il avait un cheval blanc?
Sophie regarda autour d'elle. Lejardin était méconnais sable. Des bouteilles vides, des os de poulet, des brioches et des ballons crevés jonchaient l'herbe.
— Ceci fiit autrefois mon petit paradis, dit-elle.
— Et tu vas maintenant être chassée du paradis, répondit Alberto.
Un des garçons s'assit au volant de la Mercedes blanche. Elle démarra en trombe, emboutit la porte du jardin, dévala l'allée de gravier et finit sa course dans lejardin.
Sophie sentit qu'on lui serrait fortement le bras et qu'on l'entraînait vers sa cabane. Elle eut juste le temps d'entendre la voix d'Alberto :
— Maintenant !
A cet instant précis, la Mercedes blanche alla s'écraser contre un pommier. Toutes les pommes dégringolèrent sur la carrosserie.
— Cela va trop loin! s'écria le conseiller financier. Je réclame des dommages et intérêts !
Sa femme, toujours aussi ravissante, appuya sa demande.
— C'est la faute de cet imbécile. À propos, où est-il passé?
— On dirait que la terre les a avalés, dit la mère de Sophie avec une pointe de fierté.
Elle se leva et commença à ranger ce qui restait de la fête philosophique.
— Quelqu'un veut encore du café ?
Contrepoint
Hilde se redressa dans son lit. Ainsi se terminait donc l'his toire de Sophie et d'Alberto. Que s'était-il passé au juste?
Pourquoi son père avait-il écrit ce dernier chapitre ? Etait- ce seulement pour faire étalage du pouvoir qu'il exerçait sur le monde de Sophie ?
Plongée dans ses pensées, elle alla s'habiller dans la salle de bains. Elle avala rapidement son petit déjeuner et descendit s'installer dans la balancelle du jardin.
Elle était d'accord avec Alberto pour dire que la seule chose sensée de toute la fête avait été son discours. Son père voulait-il sous-entendre que le monde de Hilde était aussi chaotique que la fête de Sophie ? Ou son monde à elle aussi allait-il finir par se volatiliser?
Oui, ces deux-là, Sophie et Alberto... Qu'était-il advenu de ce fameux plan secret ?
Etait-ce à Hilde de continuer à inventer l'histoire? Ou avaient-ils vraiment réussi à s'échapper de la narration?
Mais où étaient-ils alors ?