— C'est lui qui a fait démarrer la Mercedes blanche. Peut- être qu'il a fait tout son possible pour nous perdre de vue. Il était peut-être au fond épuisé après tout ce qui s'était passé...
Le jeune couple n'était plus à présent qu à quelques mètres d'eux. Sophie avait un peu honte d'être vue assise sur la pelouse avec un homme nettement plus âgé qu'elle. Elle avait surtout envie que quelqu'un lui confirme les propos d'Alberto.
Elle se leva et alla à leur rencontre.
— Excusez-moi, mais comment ça s'appelle ici ?
Mais ils ne lui répondirent pas et firent comme s'ils ne
l'avaient pas vue. Sophie trouva que c'était de la provocation et repartit à l'assaut :
— Il n'y a rien d'extraordinaire à répondre à une question, queje sache !
Le jeune homme était visiblement lancé dans une grande dis cussion avec la jeune fille :
— La forme de composition contrapuntique travaille sur deux plans : horizontal, c'est-à-dire mélodique, et vertical, c'est-à-dire harmonique. Il s'agit donc de deux ou de plu sieurs chants dont les lignes mélodiques se superposent...
— Excusez-moi de vous interrompre, mais...
— Les mélodies se combinent de façon à se développer le plus indépendamment possible de l'effet d'ensemble, mais tout en respectant les lois de l'harmonie. C'est ce que nous appelons le contrepoint. Ce qui signifie en fait « note contre note ».
Quel culot ! Ils n'étaient ni sourds ni aveugles. Sophie fit une troisième tentative en leur barrant carrément le chemin.
Elle fut doucement poussée sur le côté.
— On dirait que le vent se lève, dit la femme.
Sophie courut rejoindre Alberto.
— Ils ne m'entendent pas ! s'écria-t-elle et au même moment lui revint en mémoire son rêve de Hilde avec sa croix en or.
— Eh oui! C'est le prix que nous devons payer. Quand nous nous échappons d un livre, il ne faut pas s'attendre à réapparaître avec exactement le même statut que l'écrivain du livre. Mais nous sommes là, c'est ce qui compte. À partir d'aujourd'hui, nous aurons toujours l'âge que nous avions quand nous avons quitté la fête philosophique.
— Mais nous ne pourrons jamais nouer de contacts avec les gens qui nous entourent?
— Un vrai philosophe ne dit jamais « jamais ». Tu as l'heure?
— Il est huit heures.
— L'heure qu'il était quand nous nous sommes enfuis de la fête.
— C'est aujourd'hui que le père de Hilde revient du Liban.
— Aussi il n'y a pas de temps à perdre
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
— Tu n'as pas envie de savoir ce qui va se passer quand le major va rentrer à Bjerkefy ?
— Si, bien sûr...
— Alors viens vite !
Ils descendirent vers le centre-ville. À plusieurs reprises, ils croisèrent des gens, mais tous marchèrent droit devant eux comme s'ils n'étaient que de l'air.
Tout le long du trottoir, des voitures étaient garées les unes derrière les autres. Soudain Alberto s'arrêta devant une voiture de sport décapotable rouge.
— Je pense que celle-ci fera l'affaire, dit-il. Il faut juste s'assurer que c'est bien
— Je ne comprends plus rien.