Tu t'attendaispeut-être à me voir apparaître en chair et en os à Copenhague. Mais le contrôle quej'exerce sur tes faits et gestes est plus subtil que ça. Je te vois partout, Papa. En effet, j'ai rendu visite à une vieille famille tzigane qui a vendu, il y a bien longtemps, un miroir magique en laiton à mon arrière-grand-mère. Je me suis en outre procuré une boule de cristal. Je peux voir que tu viens tout juste de t'asseoir dans ton fau teuil. Aussi vais-je simplement te rappeler que tu es prié d'attacher ta ceinture de sécurité et de garder le dossier de ton siège relevé jusqu a ce que le signe Fasten seat- belt soit éteint. Dès que l'avion aura pris sa vitesse de croisière, tu pourras faire basculer ton siège et t'accor- der un petit somme. Il serait sage d'arriver reposé à la maison. Il fait à Lillesand un temps splendide, mais la température est inférieure de quelques degrés à celle du Liban. Je te souhaite un agréable voyage.

Ta petite sorcière préférée, Reine du Miroir et Grande Protectrice de l'Ironie,

qui t'embrasse.

Albert ne savait toujours pas s'il était vraiment en colère ou simplement mort de fatigue. Soudain, il se mit à rire. Il rit si fort que les passagers autour de lui se retournèrent et le regardèrent d'un air surpris. Puis l'avion décolla.

Elle lui avait tout bonnement rendu la monnaie de sa pièce. Mais ça faisait un drôle d'effet. Certes, il avait manipulé Sophie et Alberto, mais eux n'étaient que le produit de son imagination.

Il fit ce que Hilde lui avait conseillé de faire. Il fit basculer le dossier de son siège et piqua un somme.

Il ne se réveilla tout à fait qu'après avoir passé le contrôle des passeports, quand il se retrouva dans le hall d'arrivée. Il fut alors accueilli par une véritable manifestation.

Ils étaient environ une dizaine, la plupart de l'âge de Hilde. On pouvait lire sur les pancartes : « BIENVENUE À LA MAISON, PAPA! », « HILDE T'ATTEND DANS LE JARDIN » et « L'IRONIE CONTINUE ».

Le pire, c'était qu'il ne pouvait pas sauter dans un taxi. Il devait attendre ses bagages. Et pendant tout ce temps, les camarades de classe de sa fille tournaient autour de lui, l'obligeant à lire et relire ces pancartes. Mais quand une des filles vint lui donner un bouquet de roses, il fondit. Il glissa la main dans un des sacs en plastique et distribua les choco lats à tous les manifestants. Il n'en restait plus que deux pour Hilde. Quand il eut enfin récupéré ses bagages sur le tapis

roulant, un jeune homme s'avança, expliqua qu'il agissait sur ordre de la Reine du Miroir et qu'il avait pour mission de le ramener à Bjerkely. Les autres manifestants se perdirent dans la foule.

Ils prirent la E18. Au-dessus de tous les tunnels et tous les ponts, des banderoles disaient : « BIENVENUE À LA MAISON ! », « LA ONDE TATTEND », « JE TE VOIS, PAPA ! ».

Quand ils arrivèrent enfin à Bjerkely, Albert Knag poussa un soupir de soulagement et glissa au chauffeur un billet de cent couronnes ainsi que trois canettes de bière Carlsberg en guise de remerciement.

Sa femme Marit l'attendait sur le pas de la porte. Il l'embrassa longuement avant de demander :

— Et elle, où est-elle?

— Elle est sur la jetée, Albert.

Alberto et Sophie garèrent la voiture de sport rouge sur la place du Marche à Lillesand, devant l'hôtel Norge. Il était dix heures moins le quart. Ils aperçurent un grand feu de joie sur une des îles de la côte.

Comment allons-nous faire pour trouver Bjerkely? demanda Sophie.

Il suffit de chercher. Tu te souviens du tableau dans le chalet du major?

Mais il faut se dépêcher. Je voudrais être -bas avant lui.

Ils prirent des petites routes, mais coupèrent par des collines

et des rochers. Une chose était sûre : Bjerkely se trouvait au bord de la mer.

Tout à coup Sophie poussa un cri :

C'est ! Nous l'avons trouvé !

Je crois que tu as raison, mais il ne faut pas crier comme ça.

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