— Ce n'est vraiment pas possible, insista Jorunn. Et d'ailleurs je n'arrive pas à comprendre qui a pu écrire tout ça. C'est forcément quelqu'un qui nous connaît. Mais comment avait-il deviné que nous viendrions ici aujourd'hui?

C'était Jorunn qui avait le plus peur. Pour Sophie, cette histoire de Hilde et de son père n'était pas une nouveauté.

— Je crois que ça vient du miroir en laiton.

Jorunn fut à nouveau parcourue d'un frisson.

— Tu ne veux quand même pas me faire croire que les cartes sortent du miroir à l'instant même où elles reçoivent le cachet d'un bureau de poste au Liban?

— Tu as une autre explication ?

— Non, mais...

— Il y a ici autre chose de mystérieux.

Sophie se leva et plaça la bougie devant les deux tableaux au mur. Jorunn se pencha pour mieux les examiner.

Berkeley et Bjerkely. Qu'est-ce que ça signifie?

— Aucune idée.

La bougie était sur le point de se consumer.

— Allez, on s'en va, dit Jorunn.

— Attends, je veux emporter le miroir.

Sur ces mots, Sophie alla le décrocher. Jorunn protesta en vain.

En sortant, il faisait exactement aussi sombre que peut l'être une nuit de mai. Le ciel laissait passer juste assez de lumière pour distinguer les silhouettes des arbustes et des arbres. Le lac reflétait modestement le ciel au-dessus de lui. Les deux amies ramèrent lentement vers l'autre rive.

Aucune des deux n'avait le cœur à parler sur le chemin du retour, tant elles étaient plongées dans leurs pensées. De temps à autre, un oiseau s'envolait sur leur passage, ou elles entendaient un hibou.

A peine arrivées à la tente, elles se glissèrent dans leur sac de couchage. Jorunn refusa catégoriquement l'idée de dormir avec le miroir à l'intérieur. Avant de s'endormir, elles tombè rent d'accord pour trouver que c'était déjà assez grave comme ça de le laisser dehors, juste à l'entrée de la tente. Sophie avait emporté les cartes postales et les avait rangées dans une poche latérale de son sac à dos.

Elles se réveillèrent tôt le lendemain matin. Sophie fut la première à quitter son sac de couchage. Elle enfila ses bottes et sortit de la tente. Le grand miroir en laiton reposait dans l'herbe, couvert de rosée. Sophie l'essuya avec la manche de son pull-over et put enfin se regarder. Elle se détailla des pieds à la tête et ne trouva heureusement aucune nouvelle carte postée le jour même du Liban à côté.

Sur le terrain dégagé derrière la tente flottaient dans le petit matin des lambeaux de brouillard, tels de petits coussins d'ouate. Les oiseaux chantaient à tue-tête, mais elle ne vit ni n'entendit aucun oiseau de grande envergure.

Les deux amies enfilèrent un chandail et prirent leur petit déjeuner devant la tente. Très vite la conversation revint sur le chalet du major et les mystérieuses cartes postales.

Puis elles démontèrent la tente et prirent le chemin du retour. Sophie portait le grand miroir sous le bras en s'arrêtant souvent pour souffler, car Jorunn refusait de seulement tou cher le miroir.

En s'approchant des premières maisons, elles entendirent quelques détonations ici et là. Sophie pensa à ce que le père de Hiîde avait écrit à propos du Liban ravagé par la guerre. Elle se rendit compte combien elle était privilégiée de pou voir vivre dans un pays en paix. Ici, les détonations n'étaient que des pétards inoffensifs.

Sophie invita Jorunn à entrer boire un bon chocolat chaud. Sa mère posa mille questions pour tenter de savoir d'où venait le miroir. Sophie raconta qu'elles l'avaient trouvé devant le chalet du major. Sa mère rappela que cela faisait des années, oh ! oui, bien des années, que personne n'habitait plus là.

Quand Jorunn rentra chez elle, Sophie se changea et enfila une robe rouge.

La journée de la fête nationale se déroula comme d'habi tude. Aux informations, on montra un reportage sur la manière dont les troupes norvégiennes de l'ONU avaient célébré ce grand jour. Sophie fixa intensément l'écran. Un de ces hommes était peut-être le père de Hilde.

La dernière chose que fit Sophie ce 17 mai fut d'accrocher le grand miroir dans sa chambre. Le lendemain matin, elle trouva une nouvelle enveloppe jaune dans sa cabane. Elle déchira l'enveloppe et entreprit tout de suite de lire ce que contenaient les feuilles.

Deux cultures

... ainsi seulement tu éviteras de flotter

dans le vide...

Nous nous rencontrerons très prochainement, chère Sophie. Je savais bien que tu finirais par retourner au chalet du major, aussi y ai-je laissé les cartes du père de Hilde. C'était la seule façon d'être sûr qu'elles parviennent à Hilde. Ne t'inquiète pas de savoir comment les lui transmettre. Beaucoup d'eau aura coulé sous les ponts d'ici au 15 juin.

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