Il existe aussi des personnes qui, sans appartenir à une quel conque religion, peuvent témoigner d'une expérience mystique. Ils ont soudain ressenti quelque chose qu ils ont appelé la « conscience cosmique » ou « sentiment astral ». Ils se sont sen tis arrachés du temps et ont fait l'expérience du monde « sous l'angle de l'éternité ».

Sophie se redressa sur son lit. Il fallait qu'elle s'assure qu'elle avait toujours un corps...

Au fur et à mesure qu'elle avançait dans sa lecture sur Plotin et les mystiques, elle avait commencé à se sentir flotter dans la chambre, sortir par la fenêtre ouverte et planer au-des- sus de la ville. De là-haut, elle avait aperçu tous les gens sur la grande place et avait continué à flotter au-dessus de la terre où elle vivait, au-delà de la mer du Nord et de l'Europe en survolant le Sahara puis les vastes savanes africaines.

La Terre tout entière était devenue comme une seule per sonne vivante, et c'était comme si cette personne était Sophie elle-même. Le monde, c'est moi, pensa-t-elle. Tout cet immense univers qu'elle avait si souvent ressenti comme incommensurable et angoissant, c'était son propre moi. Main tenant l'univers restait majestueux et imposant, mais elle- même était à son tour devenue infiniment grande.

Cette impression étrange eut tôt fait de se dissiper, mais Sophie savait que jamais elle ne l'oublierait. Quelque chose en elle s'était projeté hors d'elle et mêlé à l'ensemble de la Création, telle une seule goutte de teinture qui pouvait donner de la couleur à toute une carafe d'eau.

Quand ces impressions se dissipèrent, elle eut la sensation de se réveiller avec une migraine après avoir fait un beau rêve. Légèrement déçue, elle constata qu'elle avait un corps qui essayait péniblement de se redresser dans le lit. Elle avait mal au dos d'être restée sur le ventre à lire. Mais l'expérience qu'elle venait de vivre resterait à jamais gravée dans sa mémoire.

Elle parvint enfin à mettre un pied par terre. Elle perfora les feuilles et les archiva dans son classeur avec les autres leçons. Puis elle alla se promener dans le jardin.

Les oiseaux pépiaient comme si le monde venait d'être créé. Derrière les vieux clapiers à lapins, le vert tendre des bouleaux se détachait avec une telle netteté qu'on avait l'impression que le Créateur n'avait pas fini de mélanger la couleur.

Pouvait-elle réellement croire que tout était un Moi divin ? Qu'elle avait en elle une âme qui était une « étincelle du feu »? S'il en était ainsi, alors elle était vraiment un être divin.

Les cartes postales

...je m'impose une censure sévère.

Pendant plusieurs jours Sophie ne reçut aucune nouvelle du professeur de philosophie. Jeudi serait le 17 mai, le jour de la fête nationale, et ils n'auraient pas classe le 18 non plus.

Ce mercredi 16 mai, en sortant de l'école, Jorunn demanda tout à coup :

— Et si on partait camper?

Sophie pensa tout d'abord qu'elle ne pouvait pas s'absenter trop longtemps de la maison. Mais elle prit sur elle :

— Si tu veux.

Quelques heures plus tard, Jorunn débarqua chez Sophie chargée de son gros sac à dos. Sophie aussi était prête avec la tente. Elles emportaient leurs sacs de couchage, des matelas isolants, des vêtements chauds, des lampes de poche, de grandes Thermos de thé et plein de bonnes choses à manger.

Quand la mère de Sophie rentra à la maison vers les cinq heures, elles eurent droit à toute une série de recommanda tions sur ce qu'il fallait faire et ne pas faire et elles durent bien préciser où elles avaient l'intention d'aller.

Elles répondirent qu'elles allaient camper du côté de Tiurtoppen. Peut-être qu'elles attendraient le lendemain matin pour partir.

Sophie n'avait pas choisi cet endroit-là tout à fait par hasard. Elle avait cru comprendre que Tiurtoppen n'était pas très loin du chalet du major. Quelque chose lui disait de retourner là-bas, mais elle savait qu'elle n'oserait plus jamais y aller seule.

Elles empruntèrent le sentier qui partait devant la maison de Sophie. Les deux amies parlaient de tout et de rien, et Sophie éprouva un certain plaisir à se détendre complètement et à laisser pour une fois de côté la philosophie.

Vers huit heures, elles avaient déjà monté la tente sur un plateau dégagé près de Tiurtoppen, sorti leurs sacs de cou chage et tout préparé pour la nuit. Une fois qu'elles eurent fini de manger leurs copieux sandwiches, Sophie demanda :

— Tu as entendu parler de Majorstua?

— Majorstua?

— C'est le nom d'un chalet, là-bas dans la forêt au bord d'un petit lac. Autrefois y habitait un drôle de major, c'est pourquoi on l'appelle le chalet du major ou encore Majorstua.

— Il y a quelqu'un maintenant qui habite là?

— On pourrait y jeter un coup d'œil...

— Mais c'est où?

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