« Pas besoin, pas besoin du tout, dit Gollum. Pas si les hobbits veulent arriver aux montagnes noires et venir à Lui très rapidement. Un peu en arrière, un peu alentour – son bras squelettique montra le nord et l’est – et on peut arriver par des chemins froids et durs aux portes mêmes de Son pays. Il y aura beaucoup de Ses gens pour guetter les arrivants, très contents de les amener à Lui, oh oui. Son Œil surveille toujours cette porte-là. C’est là qu’il a pris Sméagol, il y a longtemps. » Gollum frissonna. « Mais Sméagol s’est servi de ses yeux depuis ce temps-là, oui, oui : mes yeux, mes pieds et mon nez, ils m’ont servi depuis ce temps. Je connais d’autres chemins. Plus ardus, pas si rapides ; mais mieux, si on ne veut pas qu’Il nous voie. Suivez Sméagol ! Il peut vous conduire à travers les marais, à travers les brumes, les belles brumes épaisses. Suivez Sméagol très prudemment, et vous pourriez aller loin, très loin, avant qu’Il vous attrape, oui, peut-être. »
Il faisait déjà jour, un matin gris et sans vent, et les vapeurs des marécages formaient de lourds bancs de brouillard. Aucun rayon de soleil ne perçait le ciel bas et nuageux ; d’ailleurs, Gollum semblait tenir à ce qu’ils continuent sans attendre. Ainsi, après une courte pause, ils se remirent en chemin et furent bientôt perdus dans un monde silencieux et indécis, coupé de toute vision des terres environnantes, que ce fussent les collines qu’ils avaient quittées ou les montagnes qu’ils recherchaient. Ils allaient lentement et à la file : Gollum, Sam, Frodo.
Frodo semblait le plus fatigué des trois et, aussi lente que fût leur allure, il demeurait souvent en arrière. Les hobbits ne tardèrent pas à constater que ce qu’ils avaient pris d’abord pour un unique et gigantesque marécage était en réalité un vaste ensemble de mares, de bourbiers mouvants et de cours d’eau onduleux et à demi engorgés. Pour qui avait l’œil et le pied rusés, il était possible de s’y faufiler par des chemins sinueux. Gollum possédait cette ruse, et il dut la mettre entièrement à profit. Sa tête, au bout de son long cou, était constamment tournée de côté et d’autre, et il ne cessait de renifler et de marmotter pour lui-même. Parfois, il les faisait attendre d’un signe de la main, pendant qu’il allait un peu en avant et s’accroupissait, tâtant le sol du bout des doigts ou des orteils, ou se contentant d’y mettre l’oreille.
C’était monotone et fastidieux. L’hiver, froid et humide, régnait encore en maître dans ce pays abandonné. Il n’y avait pour seule verdure que les couches d’algues livides à la surface sombre et graisseuse des eaux mornes. Des herbes mortes et des roseaux pourrissants se dressaient parmi les brumes, telles les ombres haillonneuses d’étés depuis longtemps oubliés.
La lumière se fit un peu plus vive à mesure que la journée avançait, et les brumes se levèrent, de plus en plus minces et diaphanes. Loin au-dessus de la fange et des vapeurs du monde, la Soleil voguait à présent, haute et dorée, dans un pays serein aux sols éblouissants d’écume ; mais en bas, ils ne voyaient d’elle qu’un spectre fugitif, ne donnant ni couleur ni chaleur. Or, même devant cette présence, aussi nébuleuse qu’une vague ressouvenir, Gollum grimaçait et se dérobait. Il les obligea à s’arrêter, et tous trois se reposèrent, tapis comme de petits animaux pourchassés dans la frange d’une grande roselière d’aspect brunâtre. Un silence profond y régnait, à peine entamé par le frémissement de vieux épis, et le tremblement d’herbes brisées, agitées par de faibles mouvements d’air qu’ils ne sentaient pas.
« Pas un oiseau ! » dit Sam d’un ton mélancolique.
« Non, pas d’oiseaux, dit Gollum. Gentils oiseaux, bons oiseaux ! » Il se passa la langue sur les dents. « Pas d’oiseaux ici. Des serpents z’il y a, des vers z’aussi, et des choses dans les mares. Bien des choses, bien des vilaines choses. Pas d’oiseaux », acheva-t-il tristement. Sam le regarda d’un air de dégoût.
Ainsi se termina le troisième jour de leur voyage avec Gollum. Avant que les ombres du soir ne se soient allongées en de plus souriantes contrées, ils reprirent de nouveau la route, inlassablement, avec seulement de brèves haltes ; pas tant pour se reposer que pour aider Gollum, qui était à présent contraint d’avancer lui aussi avec la plus grande prudence, et qui, par moments, avait peine à s’y retrouver. Ils étaient arrivés en plein cœur des Marais Morts, et il faisait noir.
Ils marchaient lentement, courbés, l’un derrière l’autre, surveillant chacun des mouvements de Gollum avec attention. Le pays devenait plus humide, s’ouvrant en de grandes mares stagnantes, le long desquelles il était de plus en plus difficile de trouver un endroit où mettre les pieds sans s’enfoncer dans une boue gargouillante. Les voyageurs étaient légers, sans quoi aucun d’entre eux n’eût peut-être jamais traversé.