Très vite, l’obscurité devint totale : l’air même paraissait noir et lourd à respirer. Quand des lumières apparurent, Sam se frotta les yeux : il crut qu’il se mettait à travailler du chapeau. Il en vit une première du coin de l’œil gauche, une pâle lueur dansante qui s’évanouit ; mais de nouvelles lumières apparurent peu après, les unes comme de la fumée vaguement lumineuse, les autres comme des flammes vaporeuses vacillant au-dessus de chandelles invisibles : elles s’agitaient çà et là comme des voiles fantomatiques tendus par des mains secrètes. Mais aucun de ses compagnons ne dit mot.
Sam finit par ne plus pouvoir se contenir. « Qu’est-ce que c’est que ça, Gollum ? demanda-t-il en un souffle. Ces lumières ? Elles sont partout autour de nous, maintenant. On est pris au piège ? De qui est-ce qu’il s’agit ? »
Gollum leva les yeux. Une eau sombre se trouvait devant lui, et il se promenait de-ci de-là à quatre pattes, ne sachant quel chemin prendre. « Oui, elles sont partout autour, chuchota-t-il. Les lumières traîtresses. Des chandelles de cadavres, oui, oui. Faut pas y faire attention ! Faut pas regarder ! Faut pas les suivre ! Où est le maître ? »
Sam se retourna et vit que Frodo était encore resté en arrière. Il ne le voyait plus. Il revint un peu sur ses pas, n’osant trop s’éloigner dans l’obscurité, ni appeler plus fort qu’en un souffle rauque. Soudain il se heurta contre Frodo, lequel se tenait là, tout absorbé par la vue des pâles lumières. Ses mains crispées pendaient à ses côtés ; de l’eau et de la vase en dégouttaient.
« Allons, monsieur Frodo ! dit Sam. Les regardez pas ! Gollum dit qu’il vaut mieux pas. Il faut essayer de le suivre, et quitter cet endroit maudit aussi vite qu’on peut – si on peut ! »
« D’accord, dit Frodo, comme tiré d’un rêve. J’arrive. Continue ! »
Se hâtant à nouveau de l’avant, Sam trébucha, butant contre une vieille racine ou une motte d’herbe. Il tomba lourdement sur ses mains, qui s’enfoncèrent dans un limon collant, si bien qu’il se trouva à regarder dans la sombre mare, le nez tout contre sa surface. Il en monta un faible sifflement, ainsi qu’une odeur nauséabonde ; les lumières vacillèrent, dansèrent et tournoyèrent. Pendant un instant, l’eau sous ses yeux prit l’aspect d’une vitre crasseuse, comme une fenêtre par laquelle il regardait. S’extirpant de la boue, il recula avec un cri. « Il y a des choses mortes dans l’eau, des visages morts, dit-il avec horreur. Des visages morts ! »
Gollum rit. « Les Marais Morts, oui : c’est le nom qu’on leur donne, ricana-t-il. Vaut mieux pas y regarder quand les chandelles sont allumées. »
« Qui sont-ils ? Que sont-ils ? demanda Sam, frissonnant et se tournant vers Frodo, qui s’était approché derrière lui.
« Je ne sais pas, dit Frodo d’une voix rêveuse. Mais je les ai vus aussi. Dans les mares, à la lueur des chandelles. Ils gisent dans toutes les mares, de pâles visages, loin, loin dans l’eau sombre. Je les ai vus : de sinistres visages, mauvais, et de nobles visages, tristes. De fiers visages, de belles gens, des algues dans leurs cheveux d’argent. Mais tous immondes, tous putrides, tous morts. Une lumière infâme en émane. » Frodo se cacha les yeux avec ses mains. « Je ne sais pas qui ils sont ; mais j’ai cru voir des Hommes et des Elfes, et il y avait des Orques non loin. »
« Oui, oui, dit Gollum. Tous morts, tous pourris. Elfes, Hommes et Orques. Les Marais Morts. Il y a eu une grande bataille il y a longtemps, c’est ce qu’on lui a dit, quand Sméagol était jeune, quand j’étais jeune, avant la venue du Trésor. Une grande bataille c’était. Des grands Hommes avec des longues épées, et des Elfes terribles, et des Orques qui hurlaient. Ils se sont battus sur la plaine pendant des jours et des mois, devant les Portes Noires. Mais les Marais se sont étendus depuis ce temps, ils ont englouti les tombes ; toujours, toujours ils s’étendent. »
« Mais c’était dans un autre âge, ça, dit Sam. Les Morts sont pas là pour de vrai, impossible ! Une diablerie manigancée dans la Terre Sombre, peut-être ? »
« Qui sait ? Sméagol ne sait pas, répondit Gollum. Pas possible de les atteindre, pas possible d’y toucher. On a essayé une fois, oui, trésor, j’ai essayé une fois ; mais on ne peut pas les atteindre. Seulement pour voir, peut-être, pas pour toucher. Non, trésor ! Tous morts. »
Sam lui lança un regard noir et frémit de nouveau, croyant deviner pourquoi Sméagol avait voulu les toucher. « Eh bien, je veux pas les voir, dit-il. Plus jamais ! Est-ce qu’on pourrait pas s’en aller et partir d’ici ? »
« Oui, oui, dit Gollum. Mais lentement, très lentement. Prudence ! Ou les hobbits vont descendre rejoindre les Morts et allumer des petites chandelles. Suivez Sméagol ! Pas regarder les lumières ! »
Il s’en fut rampant vers la droite, cherchant à contourner la mare. Ils le suivirent de près, courbant l’échine, et s’aidant souvent de leurs mains comme lui. « On sera bientôt trois jolis petits Gollum marchant à la queue leu leu, trésor, si ça continue », pensa Sam.