« C’est un mensonge ! siffla Gollum, et une lueur malveillante parut dans ses yeux à la mention d’Aragorn. Il a menti sur mon compte, oui, menti. Je me suis vraiment échappé, moi tout seul, oui, pauvre de moi. On m’a dit de chercher le Trésor, c’est vrai ; et j’ai cherché et cherché, bien sûr que si. Mais pas pour le Noir. Le Trésor était à nous, il était à moi, que je vous dis. Je me suis échappé pour de vrai. »
Frodo avait l’étrange certitude que, pour une fois, Gollum n’était pas aussi loin de la vérité qu’on aurait pu le croire ; qu’il avait réussi à trouver un chemin d’évasion d’une manière ou d’une autre, convaincu de s’être sauvé du Mordor grâce à sa propre ruse. Et puis, il remarquait que Gollum parlait au
« Je te pose à nouveau la question, dit-il : ce chemin secret n’est-il pas gardé ? » Mais depuis la mention d’Aragorn, Gollum boudait. Il avait tout l’air d’un menteur qui se vexe quand on l’accuse, alors que pour une fois il dit la vérité, ou une partie de la vérité. Il ne répondit pas.
« N’est-il pas gardé ? » répéta Frodo.
« Oui, oui, peut-être. Pas d’endroits sûrs dans ce pays, dit Gollum d’un air renfrogné. Pas d’endroits sûrs. Mais le maître doit l’essayer ou s’en retourner chez lui. Pas d’autre chemin. » Ils ne purent tirer autre chose de lui. Le nom de cet endroit périlleux, et celui du haut col, il n’était pas en mesure de le dire, ou ne voulait pas.
Son nom était Cirith Ungol, un lieu de funeste réputation. Aragorn aurait sans doute pu leur donner ce nom et sa signification ; Gandalf les aurait mis en garde. Mais ils étaient seuls : Aragorn se trouvait bien loin, et Gandalf se tenait dans la dévastation d’Isengard et débattait avec Saruman, retenu par les agissements d’un traître. Mais tandis même qu’il lui donnait son congé et que le
Peut-être Frodo le sentait-il à son insu, comme cela s’était produit sur l’Amon Hen, lui qui pourtant croyait Gandalf disparu, disparu à jamais dans l’ombre de la lointaine Moria. Il resta longuement assis sur le sol, la tête penchée, en silence, cherchant désespérément à se souvenir de tout ce que Gandalf lui avait dit. Mais pour le choix qui se présentait à lui, il ne se rappelait aucun conseil. Assurément, le soutien de Gandalf leur avait été retiré trop tôt, beaucoup trop tôt, alors que la Terre Sombre était encore loin. De quelle manière ils devaient finir par y pénétrer, Gandalf ne l’avait jamais dit. Peut-être ne pouvait-il le dire. Dans la place forte de l’Ennemi au nord, à Dol Guldur, il s’était aventuré une fois. Mais au Mordor, à la Montagne du Feu et à Barad-dûr, depuis le retour en force du Seigneur Sombre, y avait-il jamais voyagé ? Frodo ne le pensait pas. Et voici que lui, simple demi-homme du Comté, hobbit de la tranquille campagne, devait trouver moyen d’aller là où les grands ne pouvaient, ou n’osaient, aller. Funeste destin. Mais il l’avait accepté, chez lui, dans son propre salon, par un lointain printemps d’une autre année, si reculé à présent qu’on eût dit un chapitre d’une histoire de la jeunesse du monde, alors que les Arbres d’Argent et d’Or étaient encore en fleur. Le choix était funeste. Quel chemin devait-il prendre ? Et si les deux menaient à la terreur et à la mort, à quoi bon un tel choix ?
La journée avançait. Un profond silence tomba sur le petit recoin gris où ils étaient tapis, si près des frontières du pays de la peur : un silence qui se sentait, comme un épais voile qui les coupait du vaste monde alentour. Au-dessus d’eux, le ciel pâle formait un dôme strié de fumées fugitives ; mais il paraissait haut et distant, comme vu à travers de grandes épaisseurs d’air alourdies de sombres réflexions.
Pas même un aigle planant à contre-jour n’aurait remarqué les hobbits alors qu’ils étaient assis là, sous le poids du destin, silencieux, immobiles, enveloppés de leurs minces capes grises. Il aurait pu s’arrêter un moment à examiner la maigre forme de Gollum étalée au sol : sans doute la dépouille famélique de quelque progéniture des Hommes, ses haillons encore accrochés à sa carcasse, ses longs bras et jambes d’un blanc osseux et d’une maigreur squelettique – rien qui méritât le moindre coup de bec.