Le cœur étrangement allégé, ils se reposèrent une nouvelle fois, mais pas longtemps. Gollum trouvait qu’ils n’allaient pas assez vite. Près de trente lieues s’étendaient selon lui entre la Morannon et la Croisée des Routes au-dessus d’Osgiliath, et il espérait franchir cette distance en quatre nuits. Aussi reprirent-ils bientôt leur pénible marche, jusqu’à ce que l’aube se mît à croître lentement dans la vaste solitude grise. Ils avaient alors parcouru près de huit lieues, et les hobbits, l’eussent-ils osé, n’auraient pu aller plus loin ce jour-là.
La lumière croissante leur révéla une terre déjà moins aride et moins ravagée. Les montagnes se dressaient encore de façon menaçante sur leur gauche, mais la route du Sud était visible tout près d’eux, et elle s’éloignait à présent des racines noires des collines, obliquant vers l’ouest. Au-delà se trouvaient des pentes couvertes d’arbres obscurs, comme des nuages sombres ; mais tout autour d’eux s’étendait une lande éboulée, couverte de bruyère, de genêt et de cornouiller, et d’autres buissons qu’ils ne connaissaient pas. Par endroits, ils apercevaient des bouquets de hauts pins. Le courage des hobbits remonta encore un peu, malgré la fatigue : l’air frais et odorant leur rappelait les hautes terres du Quartier Nord, loin de là. Il faisait bon profiter d’un sursis, marcher dans un pays qui n’était pas encore complètement gâté, n’étant sous la domination du Seigneur Sombre que depuis quelques années. Mais ils n’oubliaient pas le danger qui les guettait, ni la Porte Noire, encore si proche, quoique masquée par les sinistres hauteurs. Ils scrutèrent les environs à la recherche d’une cachette qui les tiendrait à l’abri des regards malveillants, tant que durerait la lumière.
La journée passa inconfortablement. Ils se tapirent au milieu des bruyères et comptèrent lentement les heures, qui n’apportaient pas grand changement ; car ils étaient encore dans l’ombre de l’Ephel Dúath, et le soleil était voilé. Frodo dormit par à-coups, profondément et paisiblement : il faisait confiance à Gollum ou était trop las pour s’en inquiéter ; mais Sam parvint seulement à sommeiller, même lorsque Gollum dormait visiblement à poings fermés, susurrant et se convulsant dans ses rêves secrets. La faim, plutôt que la méfiance, peut-être, le gardait en éveil : il commençait à avoir envie d’un bon et simple repas, « quelque chose de chaud sortant de la marmite ».
Dès la tombée de la nuit, la terre s’étant évanouie en un gris informe, ils se remirent en route. Bientôt, Gollum les fit descendre sur la route du Sud ; et dès lors, leur progression fut plus rapide, quoique le danger fût plus grand. Ils étaient à l’affût du moindre bruit de sabots ou de pas approchant derrière eux ou les précédant sur la route ; mais la nuit passa sans qu’aucun marcheur ou cavalier ne se signale à leurs oreilles.
La route remontait à une époque depuis longtemps passée, et sur environ une trentaine de milles au-dessous de la Morannon, elle venait tout juste d’être refaite ; mais à mesure qu’elle descendait au sud, la nature reprenait ses droits sur elle. La main des Hommes d’autrefois se voyait encore dans sa course droite et sûre, admirablement plane : de temps à autre, elle se forait un chemin dans le flanc des collines, ou franchissait un ruisseau par une arche de pierre large et harmonieuse, inchangée par les ans ; mais tout vestige de maçonnerie finit par disparaître, hormis çà et là une colonne tronquée sortant des buissons en bordure du chemin, ou de vieilles dalles encore visibles parmi les mauvaises herbes et les tapis de mousse. Des bruyères, des arbres et des fougères proliféraient sur les talus et surplombaient la voie, ou rampaient à sa surface. Elle se réduisait finalement à une route charretière de campagne, très peu fréquentée ; mais elle maintenait sa course sûre et les conduisait par le chemin le plus rapide, sans faire de détours.
Ils passèrent donc dans les marches septentrionales de ce pays que les Hommes appelaient autrefois l’Ithilien, agréable contrée de forêts pentues et de rapides rivières. Ce fut bientôt une belle nuit sous les étoiles et la lune ronde, et les hobbits eurent l’impression que la fragrance de l’air augmentait à mesure qu’ils avançaient ; et Gollum aussi, d’après ses soufflements et ses murmures, paraissait l’avoir remarqué et ne pas apprécier outre mesure. Aux premiers signes de l’aube, ils s’arrêtèrent une fois de plus. Ils venaient de traverser une longue entaille, profonde et abrupte au milieu, par laquelle la route traversait une arête rocheuse. Ils montèrent alors sur le talus ouest et regardèrent au loin.