Frodo avait la tête penchée sur les genoux, mais Sam était adossé à une pierre, les mains derrière la tête : de sous son capuchon, il contemplait le ciel vide. Et pendant un long moment, le ciel demeura vide. Puis Sam crut voir tourbillonner dans son champ de vision une forme d’oiseau sombre ; elle y flotta un moment et repartit en tournoyant. Deux autres la suivirent, puis une quatrième. À l’œil, elles paraissaient minuscules, mais sans savoir pourquoi, Sam était convaincu qu’elles étaient immenses, d’une grande envergure, volant à haute altitude. Il se couvrit les yeux et se recroquevilla sur lui-même, apeuré. Il ressentait cette même appréhension qui lui avait glacé le sang en présence des Cavaliers Noirs, cette horreur irrépressible que lui avait inspiré le cri dans le vent et l’ombre devant la lune, quoiqu’elle ne fût pas aussi écrasante ou implacable que cette fois-là : la menace était plus lointaine. Mais elle n’en était pas moins une menace. Frodo la sentit également. Le fil de sa pensée en fut rompu. Il remua et frissonna, sans toutefois lever les yeux. Gollum se ramassa sur lui-même comme une araignée prise au piège. Les formes ailées virèrent et plongèrent brusquement, regagnant le Mordor en toute hâte.
Sam inspira profondément. « Les Cavaliers sont ressortis, dit-il en un souffle rauque. Je les ai vus, haut dans les airs. Croyez-vous qu’ils nous ont vus ? Ils étaient très haut. Et si c’étaient des Cavaliers Noirs, les mêmes qu’avant, ils peuvent pas voir grand-chose à la lumière du jour, pas vrai ? »
« Non, peut-être pas, dit Frodo. Mais leurs coursiers voyaient, eux. Et ces créatures ailées qui leur servent à présent de montures, elles voient sans doute mieux que tout autre être vivant. Elles ressemblent à de grands charognards. Elles cherchent quelque chose : l’Ennemi est sur ses gardes, j’en ai peur. »
Le sentiment d’épouvante passa, mais le silence enveloppant était brisé. Pendant un temps, ils avaient été coupés du monde, comme sur une île invisible ; à présent, ils étaient de nouveau exposés, le danger était revenu. Mais Frodo tardait encore à répondre à Gollum ou à se décider. Ses yeux étaient clos, comme s’il rêvait ou regardait en dedans, dans son cœur et dans sa mémoire. Enfin, il remua et se leva, et on aurait dit qu’il était sur le point de parler et de faire un choix. Mais : « Écoutez ! dit-il. Qu’est-ce que cela ? »
Une nouvelle peur les envahit. Ils entendaient des chants et des cris éraillés. Au début, la rumeur paraissait lointaine, mais elle augmentait : elle venait dans leur direction. La même pensée les assaillit tous : les Ailes Noires les avaient repérés, et on envoyait des soldats armés pour les saisir ; rien ne semblait trop rapide pour les terribles serviteurs de Sauron. Ils s’accroupirent, dressant l’oreille. Les voix et les cliquetis d’armes et de harnais étaient très proches. Frodo et Sam dégagèrent leurs petites épées dans leur fourreau. Toute fuite était impossible.
Gollum se releva lentement et rampa comme un insecte jusqu’au bord du vallon. Très précautionneusement, il se dressa petit à petit, de manière à glisser un œil entre deux pointes rocheuses. Il se tint là quelque temps, sans bouger, sans faire de bruit. Bientôt, les voix recommencèrent à s’éloigner, puis elles s’éteignirent lentement. Une sonnerie de cor retentit sur les remparts de la Morannon. Puis, tout doucement, Gollum se détourna et redescendit au creux du vallon.
« Encore des Hommes qui vont au Mordor, dit-il à voix basse. Des visages sombres. On n’avait jamais vu des Hommes comme ça avant, non, Sméagol n’en avait jamais vu. Ils ont l’air féroce. Ils ont des yeux noirs et des longs cheveux noirs, et des anneaux d’or aux oreilles ; oui, beaucoup de bel or. Et certains ont les joues peintes en rouge, et ils portent des capes rouges ; et leurs drapeaux sont rouges, et le bout de leurs lances ; et ils ont des boucliers ronds, jaunes et noirs, avec des gros piquants. Pas gentils ; des Hommes cruels et méchants, qu’ils ont l’air. Presque aussi mauvais que des Orques, et bien plus gros. Sméagol pense qu’ils viennent du Sud, plus bas que le Grand Fleuve : ils venaient de cette route. Ils ont continué vers la Porte Noire ; mais il pourrait en venir d’autres. Toujours plus de gens qui viennent au Mordor. Un jour, tous les gensses vont être au-dedans. »
« Y avait-il des oliphants ? » demanda Sam, oubliant la peur dans sa soif de nouvelles de pays lointains.
« Non, pas d’oliphants. Qu’est-ce que c’est les oliphants ? » dit Gollum.
Sam se leva, mit ses mains derrière son dos (comme à son habitude quand il « disait de la poésie ») et commença ainsi :