Sam n’avait toutefois pas la moindre objection à manger du lapin, et il le dit. Du lapin cuit, en tout cas. Tous les hobbits savent cuisiner, évidemment, car ils commencent l’apprentissage de cet art avant celui de la lecture et de l’écriture (que beaucoup n’apprennent jamais) ; mais Sam, lui, était bon cuisinier, même selon les critères hobbits, et il s’était souvent occupé de cuisiner au feu de bois pendant leurs voyages, quand l’occasion s’était présentée. C’est pourquoi il traînait encore dans son paquet une partie de ses ustensiles : un petit briquet à amadou, deux petites casseroles peu profondes, l’une s’emboîtant dans l’autre ; et à l’intérieur, une cuiller de bois, une courte fourchette à deux dents ainsi que quelques brochettes ; et, caché au fond de son sac dans une boîte de bois plate, un trésor qui s’amenuisait : du sel. Mais il avait besoin d’un feu, et d’autres choses encore. Il réfléchit un moment, pendant qu’il sortait son couteau, le nettoyait et l’affûtait, puis il s’occupa de parer les lapins. Il n’allait pas laisser Frodo dormir sans surveillance, même pour quelques minutes.
« Bon, Gollum, dit-il, j’ai encore du travail pour toi. Va me remplir ces casseroles d’eau, et rapporte-les-moi ! »
« Sméagol ira chercher de l’eau, oui, dit Gollum. Mais qu’est-ce que le hobbit va faire de toute cette eau, hein ? Il a bu, il s’est lavé. »
« C’est pas tes oignons, dit Sam. Si t’arrives pas à deviner, tu vas pas tarder à comprendre. Et plus vite tu iras me chercher cette eau, plus vite tu comprendras. T’avise pas d’abîmer une de mes casseroles, ou je te découpe en rondelles. »
Durant l’absence de Gollum, Sam étudia de nouveau Frodo. Il dormait encore paisiblement, mais cette fois, Sam fut surtout frappé par la sécheresse de son visage et de ses mains. « Trop maigre, trop tiré, marmonna-t-il. C’est pas normal pour un hobbit. Si j’arrive à faire cuire ces connils, je m’en vais le réveiller. »
Sam réunit un tas de fougères sèches, puis il grimpa le long du talus et revint avec un faisceau de brindilles et de bois mort : une branche tombée d’un cèdre, tout en haut, lui fournit une bonne provision. Il retira quelques mottes de gazon au pied du talus, juste en dehors de la fougeraie, et creusa un trou peu profond où il déposa son combustible. Habile au maniement du silex et de l’amadou, il ne tarda pas à produire une belle petite flambée. Celle-ci fumait à peine, tout en dégageant un agréable parfum. Sam se trouvait penché sur son feu, l’abritant et le consolidant avec de plus grosses branches, quand Gollum revint, transportant avec soin les casseroles et grommelant entre ses dents.
Il les déposa, puis il vit soudain ce que Sam était en train de faire. Il s’écria d’une voix grêle et sifflante, l’air à la fois contrarié et effrayé. « Ach ! Sss – non ! fit-il. Non ! Stupides hobbits, sottise, oui, sottise ! Ils doivent pas faire ça ! »
« Faire quoi ? » demanda Sam, étonné.
« Pas faire dansser les vilaines langues rouges », siffla Gollum. Feu, feu ! Dangereux, oui, ça l’est. Ça brûle, ça tue. Et ça va attirer les ennemis, oui, oh oui. »
« Ça m’étonnerait, dit Sam. Je vois pas pourquoi ça les attirerait, si on n’étouffe pas les flammes avec quelque chose d’humide. Mais si ça les attire, eh bien tant pis. Je veux bien courir le risque, en tout cas. Je m’en vais nous faire cuire ces lapins en ragoût. »
« Les faire cuire ! piaula Gollum d’une voix affligée. Gâcher la belle viande que Sméagol a gardée pour vous, pauvre Sméagol affamé ! Pourquoi ? Pourquoi, stupide hobbit ? Ils sont jeunes, ils sont tendres, ils sont bons. Mangez-les, mangez-les ! » Il voulut saisir le lapin le plus proche, déjà écorché et posé près du feu.
« Allons, allons ! dit Sam. À chacun sa manière. Notre pain t’étouffe, et le connil cru, moi, ça me reste en travers de la gorge. Si tu me donnes un lapin, c’est le mien, tu vois, et je vais le faire cuire si ça me tente. Et ça me tente. T’as pas besoin de me regarder. Va en chercher un autre et mange-le comme ça te dit – quelque part dans ton coin, hors de ma vue. Comme ça, tu verras pas le feu et j’te verrai pas, et on s’en portera que mieux, toi et moi. Je veillerai à ce qu’il y ait pas trop de fumée, si ça peut te rassurer. »
Gollum se retira en grommelant, et il partit ramper dans les fougères. Sam se tourna vers ses casseroles. « Ce dont un hobbit a besoin, avec du connil, se dit-il, c’est des herbes et des racines, et surtout des pétates – sans oublier le pain. Pour ce qui est des herbes, ça peut se faire, je crois. »
« Gollum ! appela-t-il d’une voix feutrée. La troisième fois rachète tout. Il me faut des herbes. » Gollum passa la tête hors des fougères ; mais son expression n’était pas plus serviable qu’amicale. « Quelques feuilles de laurier, un peu de thym et de sauge, ça devrait faire l’affaire – avant que l’eau bouille », dit Sam.