En remontant un peu au-dessus du lac, ils trouvèrent un profond lit brun où étaient amassées des fougères de l’année passée. Tout juste derrière celui-ci, un fourré de lauriers à feuilles sombres grimpait le long d’un talus escarpé, couronné de vieux cèdres. Ils décidèrent de s’y arrêter et d’y passer la journée, laquelle s’annonçait chaude et lumineuse. Une journée parfaite pour poursuivre tranquillement leur route à travers les bosquets et les clairières de l’Ithilien ; mais si les Orques fuyaient le jour comme la peste, il y avait ici beaucoup d’endroits où ils pouvaient se cacher et guetter ; et d’autres regards malveillants étaient à l’affût : Sauron avait de nombreux serviteurs. Gollum, de toute manière, refusait d’avancer sous la Face Jaune. Bientôt, elle regarderait par-dessus les crêtes sombres de l’Ephel Dúath, et il se trouverait mal, recroquevillé sur lui-même dans sa lumière et sa chaleur.

Sam avait sérieusement réfléchi au problème des vivres pendant qu’ils marchaient. Maintenant que le désespoir suscité par l’infranchissable Porte était derrière lui, il ne se sentait pas aussi enclin que son maître à balayer la question de leur subsistance une fois leur mission accomplie ; et de toute façon, il semblait plus judicieux de garder le pain de route des Elfes pour les moments d’extrême nécessité. Six jours ou plus s’étaient écoulés depuis qu’il avait estimé qu’il leur restait tout juste assez de provisions pour durer trois semaines.

« On sera bien chanceux d’arriver au Feu en si peu de temps, au rythme où on va ! se dit-il. Et on pourrait vouloir en revenir. On pourrait ! »

Du reste, au terme d’une longue marche de nuit, et après s’être baigné puis abreuvé, sa faim était encore plus grande qu’à l’habitude. Un souper ou un petit déjeuner au coin du feu, dans la vieille cuisine de la rue du Jette-Sac, voilà ce dont il avait vraiment envie. Une idée lui vint subitement, et il se tourna vers Gollum. Celui-ci était sur le point de filer en douce : il rampait à quatre pattes à travers les fougères.

« Hé ! Gollum ! dit Sam. Où est-ce que tu vas ? À la chasse ? Eh bien, dis donc, vieille fouine, t’aimes pas notre nourriture, et je serais pas fâché d’un changement moi non plus. Toujours prêt à aider, c’est ta nouvelle devise. Peux-tu dénicher quelque chose pour plaire à un hobbit affamé ? »

« Oui, peut-être, oui, dit Gollum. Sméagol aide toujours, s’ils nous demandent – s’ils nous demandent gentiment. »

« C’est ça ! dit Sam. J’vous demandons. Et si c’est pas assez gentil, j’vous supplions. »

Gollum disparut. Il demeura absent un certain temps, et Frodo, après quelques bouchées de lembas, se cala profondément dans les fougères brunes et s’endormit. Sam l’observa. Les premières lueurs du matin se glissaient tout juste parmi les ombres sous les arbres, mais il voyait très clairement le visage de son maître, et ses mains aussi, reposant sur le sol à ses côtés. Il se remémora soudain Frodo tel qu’il était étendu dans la maison d’Elrond, endormi, après sa funeste blessure. Là, à son chevet, il avait remarqué par moments une faible lueur brillant à travers lui ; mais à présent, la lumière était encore plus claire et plus forte. Frodo avait les traits paisibles, la crainte et le souci en étaient effacés ; mais son visage paraissait vieux, vieux et beau, comme si la ciselure des ans se révélait soudain en une multitude de fines rides, restées jusqu’alors invisibles, bien que l’identité du visage demeurât inchangée. Non que Sam Gamgie l’eût exprimé ainsi en son for intérieur. Secouant la tête, comme s’il trouvait les mots inutiles, il murmura : « Je l’aime. Il est comme ça, et on voit la lumière le traverser des fois, bizarrement. Mais je l’aime, peu importe. »

Gollum revint silencieusement et regarda par-dessus l’épaule de Sam. Voyant Frodo endormi, il baissa les paupières et s’éloigna sans le moindre son. Quand Sam alla le trouver un instant plus tard, il était en train de mastiquer quelque chose et marmonnait pour lui-même. Sur le sol à ses côtés, gisaient deux petits lapins qu’il commençait à lorgner du coin de l’œil.

« Sméagol toujours prêt à aider, dit-il. Il a rapporté des lapins, des gentils lapins. Mais le maître s’est endormi, et peut-être Sam veut dormir. N’en veut pas des lapins, maintenant ? Sméagol essaie d’aider, mais il ne peut pas tout attraper en une minute. »

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