« Je ne piégerais pas même un orque avec un mensonge », dit Faramir.
« Comment est-il donc mort, et vous, comment le savez-vous ? Puisque vous dites qu’aucun de mes compagnons n’avait atteint la cité quand vous êtes partis. »
« Pour ce qui est des circonstances de sa mort, j’espérais que son compagnon et ami fût en mesure de me le dire. »
« Mais il était vivant et fort quand nous nous sommes séparés. Et autant que je sache, il vit encore. Évidemment, le monde est semé de dangers. »
« Assurément, dit Faramir ; et la traîtrise n’est pas le moindre. »
Sam s’impatientait de plus en plus, irrité par la tournure de la conversation. Ces derniers mots étaient pour lui au-delà du tolérable, et faisant irruption au centre de l’anneau, il accourut auprès de son maître.
« Vous m’excuserez, monsieur Frodo, dit-il, mais en voilà assez. Il a pas le droit de vous parler comme ça. Après tout ce que vous avez enduré, autant pour son bien à lui et à tous ces grands Hommes, que pour n’importe qui d’autre.
« Dites donc, Capitaine ! » Il se planta droit devant Faramir, les mains sur les hanches, l’air de s’adresser à un jeune hobbit qui, interrogé sur ses visites au verger, lui aurait répondu avec ce qu’il appelait « du front ». Il y eut quelques murmures, mais aussi des sourires sur le visage des hommes présents : la vue de leur Capitaine assis au sol, nez à nez avec un jeune hobbit posté devant lui, les jambes bien écartées, hérissé de colère, était pour eux un spectacle inédit. « Dites donc ! fit-il. À quoi vous voulez en venir ? Arrivons au fait avant que tous les Orques du Mordor nous tombent dessus ! Si vous croyez que mon maître a assassiné ce Boromir avant de prendre ses jambes à son cou, vous êtes privé de bon sens ; mais dites-le, qu’on en finisse ! Et puis laissez-nous savoir ce que vous entendez faire de nous. Mais dommage que des gens qui parlent de combattre l’Ennemi puissent pas laisser les autres faire leur part comme ils le peuvent sans s’en mêler. Il serait rudement content s’il vous voyait, là. Il croirait s’être fait un nouvel ami, que oui. »
« Patience ! dit Faramir, sans colère toutefois. Ne parlez pas devant votre maître, qui est plus intelligent que vous. Et je n’ai besoin de personne pour m’instruire de notre danger. Je prends néanmoins quelques instants pour mieux juger d’une affaire difficile. Si j’étais aussi pressé que vous, je vous aurais peut-être tué il y a longtemps. Car j’ai ordre d’abattre tous ceux que je trouve dans ce pays sans la permission du Seigneur du Gondor. Mais je ne tue ni homme ni bête sans raison, et je ne le fais pas volontiers quand j’y suis obligé. Pas plus que je ne m’égare en paroles inutiles. Alors soyez rassuré. Asseyez-vous auprès de votre maître, et restez tranquille ! »
Sam se rassit lourdement, rouge de confusion. Faramir se tourna de nouveau vers Frodo. « Vous me demandiez comment je puis savoir que le fils de Denethor est mort. Les rumeurs de mort ont bien des ailes.
Une ombre de chagrin passa sur son visage. « Vous souvenez-vous de quelque objet notable que le seigneur Boromir portait sur lui ? »
Frodo réfléchit un moment, craignant un nouveau piège et se demandant comment allait finir cette discussion. Il avait à peine sauvé l’Anneau de la poigne orgueilleuse de Boromir ; il n’aurait su dire ce qu’il pouvait à présent contre autant d’hommes aux bras puissants et à la mine guerrière. Malgré tout, il sentait que Faramir, quoique très semblable à son frère par les traits du visage, était un homme de moins d’amour-propre, à la fois plus austère et plus sage. « Je me souviens que Boromir portait un cor », finit-il par dire.
« Votre souvenir ne ment pas, et vient de quelqu’un qui l’a réellement vu, dit Faramir. Peut-être le revoyez-vous alors en imagination : un grand cor, fait de la corne des bœufs sauvages de l’Est, cerclé d’argent et marqué de caractères anciens. Ce cor est porté par le fils aîné de notre maison depuis maintes générations ; et il est dit que, si on le fait sonner où que ce soit dans les frontières du Gondor telles qu’elles étaient jadis, sa voix ne peut passer inaperçue.
« Cinq jours avant que j’entreprenne ce voyage incertain, donc il y a onze jours, à peu près à cette heure, j’entendis la sonnerie de ce cor : du nord elle me sembla venir, mais faible, comme s’il ne s’agissait que d’un écho dans mon esprit. Nous y vîmes un mauvais présage, mon père et moi, car nous n’avions eu aucune nouvelle de Boromir depuis son départ, et aucun de nos gardes-frontières ne l’avait vu passer. Et trois jours plus tard, il m’arriva autre chose de plus étrange encore.