« J’étais assis, à la nuit tombée, au bord des eaux de l’Anduin, dans les ténèbres grises sous la lune jeune et pâle, à suivre le long défilement des flots ; et les tristes roseaux bruissaient. Car nous guettons toujours les rives près d’Osgiliath, dont nos ennemis tiennent désormais une partie, d’où ils viennent piller nos terres. Mais ce soir-là, à la minuit, le monde était tout ensommeillé. Alors je vis, ou il me sembla voir, glissant sur l’eau une lueur grise : une petite barque d’allure étrange, à la proue relevée, et il n’y avait personne pour la manœuvrer.

« J’en restai ébahi, car une pâle lumière l’entourait. Mais je me levai et me rendis jusqu’à la rive, et je m’avançai dans le cours d’eau, car j’étais attiré vers elle. Puis la barque se tourna vers moi et ralentit sa course, et elle flotta lentement à portée de ma main, sans que j’y ose toucher cependant. Elle calait passablement, comme si elle était lourdement chargée, et j’eus l’impression, tandis qu’elle passait sous mon regard, qu’elle était presque remplie d’eau claire, d’où la lumière qui en émanait ; et baignant dans le giron de l’eau, un guerrier gisait endormi.

« Une épée brisée était sur ses genoux. Je vis sur lui de nombreuses blessures. C’était Boromir, mon frère, mort. Je reconnus ses effets, son épée, son visage bien-aimé. Une seule chose manquait : son cor. Une seule m’était inconnue : une belle ceinture passée à sa taille, comme de feuilles d’or entrelacées. Boromir ! m’écriai-je. Où est ton cor ? Où t’en vas-tu ? Ô Boromir ! Mais il disparut. La barque vira dans le courant, et son miroitement s’enfonça dans la nuit. Pareil à un rêve ce me sembla, mais ce n’était point un rêve, car il n’y eut aucun réveil. Et je ne doute pas qu’il soit mort et qu’il ait descendu le Fleuve jusqu’à la Mer. »

« Hélas ! dit Frodo. C’est bien ainsi que j’ai connu Boromir. Car la ceinture dorée lui a été donnée en Lothlórien par la dame Galadriel. C’est elle qui nous a vêtus comme vous nous voyez, de gris elfique. Cette broche est de même confection. » Il effleura la feuille vert et argent qui retenait sa cape sous sa gorge.

Faramir l’examina attentivement. « Elle est superbe, dit-il. Oui, c’est une œuvre du même art. Ainsi donc, vous avez traversé le Pays de Lórien ? Laurelindórenan, l’appelait-on autrefois, mais il y a longtemps qu’il a glissé hors de la connaissance des Hommes, ajouta-t-il doucement, considérant Frodo avec un nouvel émerveillement dans le regard. Je commence à comprendre une bonne part de ce qui m’avait paru étrange à votre sujet. Ne voulez-vous pas m’en dire davantage ? Car il est cruel de penser que Boromir est mort en vue du pays qui l’a vu naître. »

« Je ne puis vous dire davantage que ce que j’ai dit, répondit Frodo. Mais votre récit m’emplit d’un mauvais pressentiment. C’est une vision que vous avez eue, je crois, rien de plus ; l’ombre d’une infortune passée ou à venir. À moins qu’il ne s’agisse en fait d’une ruse mensongère de l’Ennemi. J’ai aperçu les visages de beaux guerriers d’autrefois reposant sous les étangs des Marais Morts, ou donnés à voir par ses infâmes artifices. »

« Non, tel n’était pas le cas, dit Faramir. Car ses œuvres n’inspirent que de la révulsion ; mais mon cœur était gros de chagrin et de pitié. »

« Mais comment une telle chose eût-elle pu se produire en réalité ? demanda Frodo. Car il est impensable qu’une embarcation ait été portée par-dessus les collines rocheuses depuis Tol Brandir ; et Boromir, pour rentrer chez lui, entendait franchir l’Entévière et passer par les champs du Rohan. Or, comment imaginer qu’un frêle esquif ait pu passer l’écume des grandes chutes sans sombrer dans les flots bouillonnants, tout en étant chargé d’eau ? »

« Je l’ignore, dit Faramir. Mais d’où venait l’embarcation ? »

« De Lórien, dit Frodo. Trois de ces barques nous ont fait descendre l’Anduin jusqu’aux Chutes. Elles aussi étaient de fabrication elfique. »

« Vous avez traversé le Pays Caché, dit Faramir, mais il semble que vous n’ayez guère compris le pouvoir qu’il recèle. Si des Hommes se lient avec la Maîtresse de la Magie qui vit au Bois Doré, ils doivent s’attendre à voir des choses étranges par la suite. Car il est dangereux pour un mortel de s’aventurer hors du monde de notre Soleil ; et rares sont les hommes de jadis qui en sont revenus inchangés, dit-on.

« Boromir, ô Boromir ! s’écria-t-il. Que t’a-t-elle dit, la Dame qui ne meurt point ? Qu’a-t-elle vu ? Que s’est-il éveillé alors dans ton cœur ? Pourquoi es-tu jamais allé à Laurelindórenan, au lieu de suivre ta propre route, sur les chevaux du Rohan arrivant au matin ? »

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