Et tandis que le magicien parlait, le grand cheval accourut vers eux le long de la pente : sa robe luisait, et sa crinière flottait au vent de sa course. Les deux autres le suivaient, à présent fort distancés. Scadufax, aussitôt qu’il vit Gandalf, ralentit le pas et hennit avec force ; puis il trotta doucement vers lui et, abaissant sa fière tête, il vint fourrer ses grands naseaux dans le cou du vieillard.
Gandalf le caressa. « C’est une longue route depuis Fendeval, mon ami, dit-il ; mais tu es sage et vif, et tu accours quand le besoin se fait pressant. Puissions-nous maintenant aller loin ensemble, et n’être plus jamais séparés en ce monde ! »
Bientôt, les autres chevaux arrivèrent et se tinrent tranquillement auprès d’eux, comme en attente de consignes. « Nous allons sur-le-champ à Meduseld, la demeure de votre maître, Théoden », dit Gandalf, s’adressant à eux d’un ton grave. Ils inclinèrent le chef. « Le temps presse ; ainsi nous chevaucherons, mes amis, avec votre permission. Nous vous prions d’aller avec toute la hâte dont vous êtes capables. Hasufel portera Aragorn, et Arod, Legolas. Je ferai asseoir Gimli devant moi, et, avec son consentement, Scadufax nous portera tous deux. Nous ne tarderons plus, sinon pour boire un peu. »
« Maintenant, je comprends une partie de l’énigme de la nuit dernière, dit Legolas, bondissant sur le dos d’Arod avec légèreté. Que ce soit ou non la peur qui les ait fait fuir, nos chevaux ont ensuite rencontré Scadufax, leur chef, et l’ont accueilli avec joie. Saviez-vous qu’il était dans les parages, Gandalf ? »
« Oui, je le savais, répondit le magicien. J’ai braqué ma pensée sur lui et je lui ai enjoint de faire vite ; car hier, il vaquait loin dans le sud de ce pays. Puisse-t-il m’y ramener rapidement ! »
Gandalf parla alors à Scadufax, et le cheval partit d’un bon pas, sans toutefois dépasser la mesure des autres. Peu de temps après, il vira tout à coup et, choisissant un endroit où les berges s’abaissaient, il franchit la rivière à gué ; puis il les mena plein sud dans une vaste plaine sans arbres. Le vent parcourait les milles et les milles d’herbe longue en une succession de vagues grises. Il n’y avait pas trace de route ou de piste, mais Scadufax ne montrait aucune hésitation.
« Il se dirige tout droit vers la demeure de Théoden, sous les contreforts des Montagnes Blanches, dit Gandalf. Ce sera plus rapide ainsi. Le sol est plus ferme dans l’Estemnet, où se trouve la piste principale menant au nord, de l’autre côté de la rivière, mais Scadufax connaît le chemin par tous les marais et les creux. »
Ils chevauchèrent bien des heures encore à travers prés et marécages. Souvent, l’herbe était si haute qu’elle dépassait les genoux des cavaliers, et leurs coursiers semblaient nager dans une mer gris-vert. Ils rencontrèrent de nombreux étangs cachés, et de vastes étendues de laîche dont les tiges ondoyaient au-dessus de bourbiers humides et traîtres ; mais Scadufax y trouvait son chemin, et les autres chevaux suivaient dans son sillage. Lentement, le soleil descendit le ciel jusque dans l’Ouest. Regardant au loin à travers l’immense plaine, les cavaliers le virent étinceler un moment comme une flamme rouge s’enfonçant dans l’herbe. Très bas à l’horizon, des épaulements de montagnes rougeoyaient de part et d’autre. On eût dit qu’une fumée s’élevait et assombrissait le disque du soleil, qui paraissait teinté de sang, comme si l’herbe s’était embrasée alors qu’il plongeait sous la lisière du monde.
« C’est la Brèche du Rohan, dit Gandalf. Presque plein ouest d’où nous nous trouvons. Isengard est là-bas. »
« Je vois une grande fumée, dit Legolas. Que peut-ce donc être ? »
« La bataille et la guerre ! dit Gandalf. En avant ! »
6Le roi de la Salle Dorée
Ils chevauchèrent à travers le couchant, le lent crépuscule et la nuit grandissante. Quand ils s’arrêtèrent enfin et mirent pied à terre, Aragorn lui-même était las et courbatu. Gandalf ne leur accorda que quelques heures de repos. Legolas et Gimli dormirent, et Aragorn s’allongea, étendu sur le dos ; mais Gandalf resta debout, appuyé sur son bâton, scrutant les ténèbres à l’est et à l’ouest. Tout était silencieux : il n’y avait pas un signe d’être vivant, et pas le moindre son. Quand ils se relevèrent, la nuit était striée de longs nuages, fuyant sur un vent froid. Sous la lune glacée, ils se remirent en route, aussi rapides qu’à la lumière du jour.
Les heures passèrent, et leur chevauchée se poursuivit. Gimli sommeillait, et il eût glissé de son siège si Gandalf ne l’avait pas saisi et secoué. Hasufel et Arod, fatigués mais fiers, suivaient leur inlassable chef, telle une ombre grise à peine visible devant eux. Les milles se succédèrent. La lune croissante plongea dans l’Ouest ennuagé.