Un froid glacial s’installa dans l’air. Lentement dans l’Est, l’obscurité laissa place à une froide lueur grise. Des traits de lumière rouge surgirent au-dessus des murs noirs des Emyn Muil, au loin sur leur gauche. L’aurore vint, claire et lumineuse ; un vent balayait la plaine en travers de leur chemin, faisant ployer les herbes. Soudain, Scadufax s’immobilisa et hennit. Gandalf pointa le doigt en avant.
« Regardez ! » cria-t-il, et ils levèrent des yeux las. Devant eux se dressaient les montagnes du Sud : couronnées de blanc et rayées de noir. Les prés se déployaient devant les collines entassées à leurs pieds, et s’immisçaient dans de nombreuses vallées, sombres et indistinctes, que l’aurore n’éclairait pas encore, et qui se faufilaient au cœur des montagnes. Tout juste devant les voyageurs s’ouvrait le plus large de ces vaux, tel un long golfe entre les collines. Loin à l’intérieur, ils entrevoyaient une masse montagneuse aux flancs éboulés, surmontée d’une haute cime ; et à l’entrée de la vallée se dressait une éminence isolée faisant sentinelle. À ses pieds, tel un fil d’argent, coulait une rivière venue du fond de la combe : à sa surface encore lointaine, ils apercevaient un reflet du soleil levant, un miroitement d’or.
« Parlez, Legolas ! dit Gandalf. Dites-nous ce que vous voyez là-bas, devant nous ! »
Legolas porta le regard au loin, s’abritant les yeux des traits horizontaux du soleil levant. « Je vois une rivière blanche qui descend des neiges, dit-il. À l’endroit où elle sort de la vallée ombreuse, une verte colline se dresse du côté est. Un fossé l’entoure, ainsi qu’un imposant mur et une palissade pointue. À l’intérieur s’élèvent les toits de maisons ; et au milieu, juchée sur une verte terrasse, se tient devant le ciel une grande salle des Hommes. Et il semble à mes yeux que sa toiture est d’or. Sa lumière resplendit au loin sur les terres. Dorés aussi sont les montants des portes. Des hommes se tiennent là, vêtus de mailles étincelantes ; mais tous les autres dorment encore dans les habitations. »
« Ces habitations se nomment Edoras, dit Gandalf, et cette salle dorée est Meduseld. C’est là que réside Théoden fils de Thengel, Roi de la Marche du Rohan. Nous arrivons avec le lever du jour. La route se dessine clairement devant nous, à présent. Mais il nous faut chevaucher avec plus de prudence ; car la guerre menace de tous côtés, et les Rohirrim, les Seigneurs des Chevaux, ne dorment pas, quoi qu’il en semble de loin. Ne tirez aucune arme, ne dites aucune parole hautaine, voilà mon conseil à tous, jusqu’à ce que nous nous trouvions devant le siège de Théoden. »
Le matin était clair et brillant tout autour, et les oiseaux chantaient, quand les voyageurs parvinrent à la rivière. Elle descendait vivement dans la plaine et, passé le pied des collines, elle croisait leur chemin en un long coude, partant vers l’est pour aller grossir les eaux de l’Entévière, au loin, dans ses lits engorgés de roseaux. Le pays verdoyait : dans les prés humides et le long des rives herbeuses du cours d’eau, poussaient de nombreux saules. En cette contrée méridionale, ils rosissaient déjà au bout des doigts, sentant la venue du printemps. Sur la rivière se trouvait un gué entre deux berges basses, abondamment piétinées par le passage des chevaux. Les voyageurs le franchirent et s’engagèrent sur un large chemin défoncé qui menait vers les hautes terres.
Au pied de la colline fortifiée, la route passait dans l’ombre de nombreux tumulus, hauts et verts. Sur leur côté ouest, l’herbe était blanche comme un manteau de neige : de petites fleurs y poussaient, telles des étoiles innombrables semées dans le gazon.
« Regardez ! dit Gandalf. Comme ils sont beaux, ces yeux brillant dans l’herbe ! On les appelle “mémoires éternelles”,
« Sept à gauche et neuf à droite, dit Aragorn. Il y a maintes longues vies d’hommes que la salle dorée a été construite. »
« Les feuilles rouges sont tombées cinq cents fois depuis lors, chez moi à Grand’Peur, dit Legolas ; et cela ne nous semble pas faire bien longtemps. »
« Mais pour les Cavaliers du Rohan, cette époque paraît si lointaine, dit Aragorn, que l’érection de cette maison n’est plus qu’un souvenir évoqué dans les chants ; et les années d’avant se perdent dans les brumes du temps. Aujourd’hui, ils considèrent ce pays comme le leur, leur patrie ; et leur parler s’est dissocié de celui de leurs parents du Nord. » Il se mit alors à chantonner dans une langue aux sons lents, inconnue de l’Elfe et du Nain ; mais ils l’écoutèrent, car une puissante musique était en elle.