Les vacances séparées profitent surtout à Victor. Lorsque Jeanne est absente, ses copains et lui envahissent la maison. D'autres rapports s'établissent. Pap' ne se soucie plus de la gestion des contradictions, il n'est plus écartelé entre les exigences des uns et celles des autres. Il aime voir son fils avec ses amis. Il l'observe bouger au sein de son groupe, dans un univers qui lui appartient. Il laisse apparaître une face de lui-même plus riche, plus généreuse que celle que lui connaît la bande des Quatre. Avec les trois autres, il tient le rôle de l'aîné mal dégrossi, boutonneux et provocateur. Avec ses copains, il devient un adolescent exigeant, joueur, intéressé par les affaires du monde et l'existence d'autrui. Il aborde le point de passage où les parents resteront en arrière. Sa vie d'adulte s'annonce.

Un soir, il dîne avec son père au restaurant. A la fin du repas, Victor vide ses poches. Il en sort un paquet de cigarettes.

«Tu en veux une?

– Tu fumes? s'écrie Pap'.

– Pas que ça.»

Victor embouche une cigarette et l'allume. Il n'inhale pas la fumée. Il la recrache en volutes épaisses. Il tient sa cigarette entre le pouce et l'index et tapote avec l'auriculaire pour faire tomber la cendre. Il n'a pas l'habitude. Il fume comme un enfant.

«Pas que ça, as-tu dit?»

Pap' a bien compris que la cigarette était un prétexte pour parler d'autre chose.

«Je fais comme toi au même âge.

– Je vois où tu veux en venir.

– Comme tu sais, je ne bois pas, explique Victor.

– Et tu fumes beaucoup?

– La cigarette, jamais, et le hasch, une fois.

– Ça t'a fait quoi?

– Pas grand-chose.

– Et tes copains?

– Au bahut, tout le monde fume. C'est une actlvlte intense.»

Le père revient à ses propres années d'adolescence, calcule vite, vérifie que ses copains et lui, en effet, prenaient du hasch ou de l'herbe au même âge. Ils ont cessé depuis longtemps.

«Pourquoi me dis-tu cela?

– Pour le partager avec toi.»

Victor a éteint sa cigarette. Il en a fumé à peine la moitié. Il attend le verdict de son père.

«Je ne vais pas t'engueuler parce que tu fumes du hasch. Je ne vais pas non plus te demander de ne plus en prendre parce que tu n'obéirais pas. Ce que je voudrais, c'est que tu m'en parles encore. Que ce sujet ne soit pas tabou entre nous.

– Personne ne sait cela, poursuit Victor. Ni ma mère, ni Castagnette. Ne dis rien.»

Il promet. Ils sont émus tous deux. Le père songe que son fils vient d'établir un pont entre eux, qu'il lui a offert une sorte de confiance, que pour la première fois depuis très longtemps, à sa manière, il l'a embrassé.

«Je veux un enfant», dit Jeanne.

Il élude.

«Je veux un enfant», répète Jeanne.

Il ne peut pas dire oui, il ne sait pas dire non.

«Au début de notre histoire, on s'était promis qu'on aurait une petite fille.»

C'était au début. Alors, ils se prédisaient monts et merveilles. Qu'en reste-t-il?

«Tout, dit-elle.

– Presque tout.»

Ils ont traversé sans trop de cicatrices les terrains minés par la reum et le reup, le chômage, leurs différences, et même les enfants. Mais ils disposent de moins de temps pour eux, weekends et voyages passant désormais à la trappe. Ils ne se retrouvent que le soir tard, dans l'alvéole de leur nid d'amour.

«Je veux un enfant», dit Jeanne.

Pas lui. Même s'il n'a pas le courage de l'avouer clairement. Parce qu'il suppose que le poids de la famille s'accroîtrait d'autant, parce qu'il n'a pas le désir de recommencer la cérémonie des couches et des biberons, parce que lorsqu'il avait vingt ans il ne voulait pas d'enfant, lorsqu'il en avait trente il ne voulait pas d'enfant, lorsqu'il en avait quarante il en avait deux plus deux moitiés.

«Et puis si on se quitte, je serai aussi malheureux que je l'étais jadis, quand j'entendais un enfant appeler son père dans la rue.

– Mais je ne te ferai jamais cela, mon amour!» tempête Jeanne.

Elle ajoute: «Un enfant nous souderait. Il nous rapprocherait tous!»

Oui, mais dans quel sens? Il voit la façon dont elle élève les siens, les captant dans ce rayon où circulent les tantes, les nièces et les cousines. Lui-même n'y est pas. Pour eux tous, il est une pièce très rapportée. Dommage pour sa maison. Au sein de celle-ci, il souhaiterait que tout fût rond. Non pas une famille, mais un groupe. Une bonne société. Ce n'est pas tout à fait le cas. Le mode d'emploi révèle parfois une confusion qu'au fil des années, il a su décrypter. Il n'est pas l'un d'eux. Il n'a aucun ticket d'entrée dans le cercle. Chaque fois que Jeanne revient d'un séjour dans le gynécée, elle n'est plus la même. Elle devient comme une enveloppe enfermant des dizaines de reproches incongrus. Finalement, il reste le beau-père. Un parâtre. Lorsqu'ils rentrent de l'école, quand leur mère est présente, Paul et Héloïse disent bonjour et restent auprès d'elle. Quand il est seul, ils l'ignorent. Font-ils contre mauvaise fortune bon cœur? Est-ce cela que Jeanne pointe du doigt en affirmant qu'un enfant les souderait?

«Je suis enceinte», dit-elle.

Il la regarde, consterné.

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