Je venais de prendre l’avion pour la première fois, et pour la première fois, j’étais à l’étranger. Judit parlait beaucoup, très vite, de Tunis, de ses cours, de la ville, de son logement, de ses camarades ; je la regardais, ses cheveux longs éclaircis par l’été, ses traits fins, précis, une certaine rondeur autour des pommettes ; ses lèvres, que tous ces sons sortant de sa bouche ne laissaient jamais tranquilles.
La nuit tombait.
Judit avait décidé de m’offrir un taxi pour aller en ville ; à notre gauche on apercevait la lagune, le lac de Tunis ; le ciel rougissait encore un peu à l’ouest.
Elle habitait dans un minuscule appartement assez charmant à dix minutes à pied de l’institut où elle prenait ses cours ; en rez-de-chaussée, sur le côté d’un immeuble, deux pièces blanches donnant sur un petit patio tout aussi blanc, carrelé de faïence bleue : une chambre avec un grand matelas à même le sol et un petit bureau, et une cuisine-salon-salle à manger ; le tout ne devait pas mesurer plus de trente mètres carrés, mais les proportions étaient parfaites ; j’avoue avoir pris beaucoup de plaisir à saisir mes Poilus morts chaque matin en regardant l’ombre se réduire dans la cour, puis le soleil de l’été exploser sur les carreaux bleutés ; le soir, quand Judit rentrait, nous arrosions le sol et nous allongions sur les dalles, nus dans la fausse fraîcheur de l’humidité, jusqu’à ce que la nuit tombe.
Le samedi, Judit m’a fait visiter le centre de Tunis et la vieille ville ; la chaleur était moins étouffante qu’on n’aurait pu croire : un peu comme à Tanger, une légère brise soufflait de la mer. La réverbération était pourtant si puissante que la lagune paraissait une immense étendue de sel, d’un blanc éclatant. Le dialecte tunisien était amusant, plus chantant que le marocain ou l’algérien, avec déjà quelque chose d’oriental, me semblait-il. La Médina était un vaste labyrinthe à dévorer les touristes et il fallait se perdre dans les ruelles pour qu’on ne vous hèle plus toutes les deux minutes,
La veille, jour de mon arrivée, il y avait eu de violents affrontements entre manifestants et policiers devant le palais du gouvernement, place de la Casbah ; tout le quartier avait été bouclé, et le sit-in de jeunes qui demandaient entre autres la démission du ministre de l’Intérieur avait été dispersé à coups de matraques et de gaz lacrymogènes. Les sites internet appelaient à faire revivre la Révolution, dont on sentait bien qu’elle était en train de mourir, ou de se terminer, c’est selon, et les élections, en octobre, ont remis comme il fallait s’y attendre le pouvoir aux mains des Islamistes d’Ennahda. Les jeunes sentaient bien qu’ils allaient se faire voler les fruits de la révolte, et que l’émeute allait accoucher d’un gouvernement des plus conservateurs, pour ne pas dire réactionnaire — certes démocratique, mais on n’allait pas beaucoup plus rigoler que sous Ben Ali. J’imaginais sentir, en parvenant sur la place de la Casbah encore barricadée, encombrée de cars de flics et d’hommes casqués, l’odeur piquante des lacrymos — les larmes acides des révolutionnaires. Les combats de la veille s’étaient étendus à une bonne partie du pays et à Sidi Bouzid, bastion de la contestation, la police avait même tiré à balles réelles — soi-disant pour effrayer la foule, mais un gamin de quatorze ans avait tout de même été tué par un ricochet. D’après ce que je lisais sur Internet, beaucoup de militants pensaient que le rassemblement de vendredi avait été organisé par les Islamistes.
Dans la chaleur de l’été, les Tunisiens se plaignaient plus de l’absence (relative) de touristes que du gouvernement provisoire. Ils s’accrochaient tous à la date du 23 octobre, qui mettrait un terme démocratique, semblait-il, aux gaz et aux coups de gourdin.
Il y avait, pour moi, peut-être parce que j’étais étranger, une certaine tristesse dans cette transition, dans l’après-Révolution, et Tunis semblait comme paralysée, pétrifiée dans la fumée des grenades et la blancheur de l’été.