— En haut de la route du Maillant, ils m’ont jetée au sol avec ma bécane et désarmée. Un des gars m’a cloué le bec avec un adhésif et m’a sonné le crâne avec sa crosse. Restaient les chevilles et je leur balançais tellement de coups de pied qu’à eux deux ils n’arrivaient pas à m’embarquer dans leur camionnette. Des vrais nuls. Ils m’ont tout bonnement assommée d’un second coup de crosse – celui-là, je l’ai senti passer –, menotté les chevilles et jetée à l’arrière de la voiture, et en route. L’effet des coups n’a pas duré longtemps, je les entendais parler à l’avant, tout à fait sûrs d’eux et ravis de leur réussite. À vrai dire ils ne parlaient pas, ils criaient. Obligés, la vieille camionnette bringuebalait et faisait un boucan du diable. Ça m’arrangeait pour mon plan, simple comme bonjour. Le chauffeur avait enfoncé son flingue entre les deux sièges avant. J’ai joué l’inconscience un bon moment pour qu’ils ne s’occupent plus de moi, mais il me fallait faire vite tout de même car ils détaillaient leur carte pour repérer, à une trentaine de kilomètres de là, le puits abandonné où ils comptaient me larguer après m’avoir massacré la tête. Ils examinaient les meilleurs chemins forestiers pour y parvenir et pour éviter d’éventuels barrages. J’ai entortillé la chaîne des menottes autour de celle de mes chevilles, je l’ai serrée à fond et j’ai tiré. Clac. Pareil pour les pieds. J’ai glissé et bloqué la chaîne sous la manivelle de la fenêtre, puis j’ai tourné et clac.

— Comment cela, « clac » ? demanda le lieutenant Berrond.

— Clac, les chaînes ont cassé.

— Mais il s’agissait de menottes ordinaires ?

— Sûr que c’étaient pas des jouets. Ensuite, ce ne fut pas sorcier. Attraper l’arme du chauffeur entre les banquettes, lui coller le canon dans la nuque, récupérer leurs trois flingues, garer et faire descendre tout le monde en maintenant mon bras sous le cou du chauffeur et l’arme sur sa nuque. Je dois dire qu’il s’étranglait un peu tandis que son copain se tenait encore les côtes. Mais pas de chance, ce type avait une seconde arme dans son froc, il a dégainé, j’ai dû tirer. Vous avez vu, commissaire, je n’ai pas fait de dégâts, j’ai visé le gras de la cuisse en évitant l’artère et il est tombé au sol. L’autre se débattait autant qu’il pouvait et risquait d’échapper à ma clef de bras. Il m’a fallu leur coller de sérieux coups – dont deux au bas-ventre, je l’admets – et les estourbir au poing pour les calmer. Quand ils ont tous deux été au sol, attachés l’un à l’autre avec mes propres menottes et leurs ceintures, j’ai poussé la bonté jusqu’à faire un garrot au blessé avec sa chemise. Et je vous ai appelés. Fin de l’histoire et fin de Sim l’anguille, dit Retancourt en attaquant son plat que venait d’apporter un des cuisiniers. Ça donne faim tout de même.

— Fin de l’histoire… fin de l’histoire… reprit Berrond, toujours éberlué tandis que souriait l’équipe d’Adamsberg, accoutumée aux coups de maître de Retancourt. Vous voulez dire que si je tire fort sur mes menottes, la chaîne va casser ?

— Très fort, très très fort, précisa Adamsberg. Ne vous lancez pas là-dedans, lieutenant, j’ai déjà essayé, Noël et Veyrenc aussi, ça nous a entamé les poignets jusqu’au sang et puis c’est tout.

Retancourt examina ses poignets rougis.

— Mais après ça passe, dit-elle en reprenant sa fourchette.

— Mais vous avez du sang dans les cheveux ! s’écria Johan.

— Superficiel, Johan, ne vous en faites pas. Où en êtes-vous de l’enquête sur les puces ? Je venais juste de finir la dernière maison de ma liste quand ces deux ordures m’ont barré la route.

— Pas maintenant, dit Adamsberg. On achève d’abord tranquillement le divin déjeuner de maître Johan, on profite de cette heure de grâce, on prend un café-cognac et on envoie Mercadet dormir, il ne tient plus debout. Or sans lui, pas de synthèse sur les puces. On reprend à dix-huit heures trente. Repos de l’esprit ou flânerie pour tous.

— J’y cours maintenant, dit Mercadet.

— Et moi j’irai pêcher, dit Adamsberg.

— Parce que vous êtes pêcheur ? demanda Johan, intéressé.

— Oui et non.

— Cela veut dire quoi, « oui et non » ? dit Johan en cherchant secours auprès de Veyrenc. Que cela dépend si ça mord ou pas ?

— D’une certaine manière.

— Et vous pêchez quoi ? Le brochet ? La truite ? Je peux vous conseiller des coins selon vos préférences.

— Je pêche quoi ? répéta nonchalamment Adamsberg sans trop chercher de réponse.

— Peut-être des idées immangeables, maître Johan, dit Veyrenc en souriant.

<p>XIV</p>
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