Ecoutez, non, vraiment je ne sais pas à qui écrire! Je vais écrire à tous les deux ensemble. Je n’ai plus de jambes. Je vais vous raconter toute ma journée d’aujourd’hui. Je me suis réveillée plus gaie qu’un pinson. Vers 11 heures – le facteur – rien pour moi! Ma figure devient longue – longue – «comme un jour sans lettres!» Je me dis – «Si René ne m’écrit pas, c’est explicable, cela le dégoute, les lettres, mais Balmont??? Que fait-il, où est-il?» Enfin, je me résigne à l’attente et je me mets à emballer mes affaires, car à moins d’incidents imprévus, je partirai dans 10 jours pour St. Pétersbourg. Une cascade de rayons dorés tombe à travers les mailles d’un châle rouge suspendu à ma fenêtre en guise de rideau. Moi-même, en matinée et dans le désordre de mes cheveux, je suis agenouillée devant ma malle, lorsque maman entre dans ma chambre: «Voici un télégramme pour toi» – «Mon Dieu! Est-ce possible!» – (J’allais dire – «enfin!!!») – «Mais signe donc!» Je signe et je cours à la cuisine donner le reçu et le pourboire au facteur – avant d’avoir lu la dépêche. Mon Dieu, je sais bien ce qu’il y a là-dedans – je ne sais pas la formule – voilà tous. «Nous vous attendons, ma sœur!» Bamont, mon ami! Merci!!! Un frisson de joie me secoue. J’enfonce mes dents dans ma lèvre pour ne pas hennir comme un petit cheval. Je presse le télégramme sur mon cœur, sur ma bouche, sur ma figure, je l’écrase dans mes poings comme un citron dont j’aurais voulu exprimer tout le jus. Je saute de joie. Merci, merci pour chaque mot!
Non, non, non, je ne puis pas dire 1/100000 de ce que je sens.
Et, Maman, elle, ne comprend pas. Le télégramme était ouvert quand elle me l’a passé. Il est très probable qu’elle l’a lu, sans avoir fait attention à l’adresse. Elle doit penser: «Encore un fou! Encore un qui tire Lucy vers le gouffre!» Pauvre maman. Pour ne pas lui faire de la peine, j’ai caché ce que j’ai pu de mon bonheur tout au fond, tout au fond de mon cœur – mais je n’ai pas réussi à composer mon visage comme tous les jours. J’étais si rayonnante que Natacha qui n’avait pas vu le facteur me dit en me rencontrant dans la salle: «Mon Dieu, Lucy, que tu es jolie! Que cette matinée te va bien! Mais qu’as-tu? Qu’as-tu donc? Pourquoi es-tu si gaie?» Moi, je ne pouvais pas parler. Dans ma chambre je lui ai montré le télégramme. Alors elle m’a embrassée. Chère petite fille! Au moment même où je pensais:
«Pas un être pour partager ma joie! Maman en souffre – le reste du monde est indifférent» – en ce moment-là même cette petite m’a embrassée, puis, écrasant mes doits entre les siens, me dit en fixant sur moi ses grands yeux noirs: «Sais-tu, je suis
On a sorti une des doubles fenêtres – vous savez, Bamont, celle du fond du corridor, qui donne sur la gallerie, entre votre chambre et la salle à manger. L’après-midi, Natacha et moi, nous sommes échappés par cette porte pour aller cueillir des perce-neiges au jardin. Vous ne pouvez pas vous figurer, Bamont, ç’en est tout bleu, sous les arbres. Oh les chères petites fleurs. Elles ont des âmes, je sais! Natacha m’en a apporté 3 sur la même tige: «Tu vois – c’est Lucy, et Balmont et – ?!» – deux étincelles malicieuses jaillissent de dessus ses cils. – «Et ça, vois-tu, ces deux fleurs sur la même tige? Une est claire et l’autre foncée. Tu vois, Lucy?!»
Mais que faire de toutes ces fleurs que je puis à peine tenir dans mes deux mains? J’ai envie de voir la joie qu’elles peuvent donner à d’autres. Je vais les porter à mon cousin Jean et à sa mère. Je vais m’habiller. J’enlève ma matinée pour mettre un corsage – je me regarde dans la glace et je vois que Natacha a piqué des perce-neiges dans mes bandeaux. Amoureuse de moi-même? Vous vous moquez, Bamont, mais vous dites la vérité. Mais oui, je me suis admirée – parce que j’étais si blonde, si jeune, avec ces fleurs d’un bleu si tendre près de mon visage d’un rose si tendre. J’étais votre Printemps, Bamont, – et la petite fiancée de mon René.