« Par quel prodige… ? » commença Merry, sentant le bandeau doré qui avait glissé devant un de ses yeux. Puis il s’arrêta ; une ombre passa sur son visage, et il ferma les paupières. « Bien sûr, je me souviens ! dit-il. Les hommes de Carn Dûm nous ont assaillis de nuit, et nous avons eu le dessous. Ah ! la lance dans mon cœur ! » Il s’agrippa la poitrine. « Non ! Non ! fit-il, ouvrant les yeux. Qu’est-ce que je dis là ? J’ai rêvé. Où étais-tu passé, Frodo ? »

« J’ai cru que j’étais perdu, dit Frodo ; mais je ne veux pas en parler. Pensons à ce que nous allons faire maintenant. Poursuivons notre route ! »

« Accoutrés comme ça, m’sieur ? dit Sam. Où sont mes affaires ? » Il jeta son bandeau, sa ceinture et ses anneaux dans l’herbe et regarda désespérément autour, comme s’il s’attendait à trouver sa cape, sa veste, ses culottes et autres habits de hobbit quelque part à portée de main.

« Vous ne retrouverez pas vos affaires », dit Tom, descendant du monticule en sautillant. Il rit, dansant autour d’eux dans le soleil du matin. C’était comme si rien de dangereux ou d’horrible ne s’était passé ; d’ailleurs, l’horreur quittait leurs cœurs tandis qu’ils le regardaient et voyaient la joyeuse étincelle dans ses yeux.

« Que voulez-vous dire ? demanda Pippin tout en le regardant d’un air mi-perplexe, mi-amusé. Pourquoi pas ? »

Mais Tom secoua la tête et dit : « Vous vous êtes retrouvés, remontant du fond des eaux. Les vêtements ne sont pas une grande perte pour qui échappe à la noyade. Réjouissez-vous, mes joyeux amis, et laissez les rayons ardents vous réchauffer le cœur et les membres ! Retirez ces froides guenilles ! Courez nus sur l’herbe pendant que Tom va à la chasse ! »

Il s’élança vers le bas de la colline, sifflant et hélant. Le suivant du regard, Frodo le vit courir vers le sud, au creux du vallon vert entre leur colline et la suivante, toujours sifflant et criant :

Hé ! là ! Venez, ohé ! Où vaguez-vous, mes gars ?

En haut, en bas, par-ci, par-là ou par là-bas ?

Vive-oreille, Nez-fin, Queue-fouailleuse et Pécot,

Bas-blancs, mon tout petit, et le vieux Gros Nigaud !

Il chanta ainsi, courant à vive allure, lançant son chapeau et le rattrapant, jusqu’à disparaître derrière un pli du terrain ; mais ses hé, là ! ohé, là ! revinrent flotter vers eux pendant un moment, portés par le vent qui s’était retourné, et soufflait maintenant du sud.

L’air redevenait très chaud. Pendant un moment, les hobbits coururent çà et là sur l’herbe, comme il leur avait dit de faire. Puis ils s’étendirent au soleil, baignant dans sa chaude lumière comme ceux qui, arrachés au rude hiver, se voient soudain transportés sous des cieux plus cléments, ou comme des malades longtemps alités qui s’éveilleraient un matin en constatant qu’ils sont subitement guéris et que la journée est à nouveau pleine de promesses.

Quand Tom revint enfin, ils se sentaient revigorés (et affamés). Ils le virent réapparaître, chapeau en premier, derrière la crête de la colline, suivi d’une file docile de six poneys : les cinq qui leur appartenaient et un de plus. Ce dernier était, à l’évidence, le vieux Gros Nigaud : il était plus massif, plus fort, plus gras (et plus vieux) que leurs poneys à eux. Merry, à qui les autres appartenaient, ne les avait en fait jamais appelés ainsi ; mais ils répondirent aux noms que Tom leur avait donnés pour le restant de leurs jours. Tom les appela un à un, et ils franchirent la crête et se placèrent en rangée. Tom s’inclina alors devant les hobbits.

« Voici donc vos poneys ! dit-il. Ils ont plus de jugeote (en un sens) que les hobbits vagabonds – plus de jugeote dans le museau. Car ils sentent de loin le danger, dans lequel vous foncez tout droit ; et s’ils courent pour se sauver, ils courent du bon côté. Pardonnez-leur à tous ; car s’ils ont le cœur fidèle, affronter les Esprits des Tertres n’est pas ce pour quoi ils sont nés. Voyez-les qui reviennent avec tous leurs fardeaux ! »

Merry, Sam et Pippin revêtirent alors des habits de rechange qu’ils trouvèrent dans leurs paquets ; et ils ne tardèrent pas à suffoquer, car ils avaient été obligés de mettre quelques-uns des vêtements plus chauds et plus épais qu’ils avaient apportés en prévision de l’hiver.

« D’où vient cet autre animal, le vieux Gros Nigaud ? » demanda Frodo.

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