— Oui, oui, oui, répondit Burdon en soupirant, je connais la chanson : « Mon enfant est tellement intelligent qu'on pourrait croire qu'il est débile. » Je l'entends constamment celle-là, vous savez. « Mon enfant est très spécial et bla-bla-bla », « et il a besoin d'attention et bla-bla-bla ». La vérité, c'est que nous sommes un lycée public, Monsieur et Madame Goldman, et que dans un lycée public tout le monde est logé à la même enseigne. On ne peut pas commencer à édicter des consignes particulières pour Untel, même pour de bonnes raisons. Vous imaginez si chacun des élèves devait avoir son propre petit programme parce qu'il est « spécial » ? J'ai déjà assez de soucis avec la cantine et tous ces enquiquineurs d'hindous, de juifs et de musulmans qui ne sont pas fichus de manger comme tout le monde.
— Alors, que suggérez-vous ? demanda Oncle Saul.
— Eh bien, peut-être qu'Hillel devrait travailler plus, tout simplement. Si vous saviez le nombre d'enfants que j'ai eus dans ce lycée dont les parents pensaient qu'ils étaient des génies et que vous recroisez quelques années plus tard à la caisse d'une station-service.
— Quel est le problème avec les gens qui travaillent dans les stations-service ? demanda Oncle Saul.
— Aucun ! Aucun ! Bon sang, si on ne peut même pas s'exprimer. Vous êtes drôlement agressifs dans cette famille ! Tout ce que je dis, c'est qu'Hillel a peut-être besoin de travailler au lieu de penser qu'il sait déjà tout et qu'il est plus malin que tous ses professeurs réunis. S'il a des mauvais résultats, c'est qu'il ne travaille pas assez, un point c'est tout.
— Bien évidemment qu'il ne travaille pas assez, Monsieur Burdon, expliqua Tante Anita. C'est bien le problème, et c'est pour ça que nous sommes là. Il ne travaille pas parce qu'il s'ennuie. Il a besoin d'être stimulé. Il a besoin d'être poussé. D'être encouragé. Il est en train de gâcher son potentiel…
— Monsieur et Madame Goldman, j'ai regardé attentivement ses résultats. Je comprends que ça soit difficile à accepter pour vous, mais en règle générale, quand on a des mauvais résultats, cela veut dire qu'on n'est pas très intelligent.
— Vous savez que j'entends tout ce que vous dites, principal Burdon, fit remarquer Hillel qui assistait à la conversation.
— Et voilà le petit insolent qui s'y remet. Il faut toujours qu'il ait la bouche ouverte, celui-là ! Je suis en train d'avoir une discussion avec tes parents pour le moment, Hillel. Tu sais, si c'est de cette façon que tu te comportes avec tes professeurs, ce n'est pas étonnant qu'ils te détestent tous.
Quant à vous, Monsieur et Madame Goldman, j'ai bien entendu votre comptine sur le mode « mon enfant a des mauvaises notes parce qu'il est surdoué », mais je regrette de devoir vous dire que cela s'appelle du déni. Les surdoués, on ne les voit même pas passer et, à douze ans, ils sont déjà diplômés de Harvard !
Woody décida de prendre les choses en main et de remotiver Hillel en lui permettant de faire ce qu'il faisait le mieux : entraîner l'équipe de football. Il n'y avait pas d'entraînement d'équipe régulier en dehors de la saison ; c'était interdit par le règlement de la Ligue. Mais rien n'empêchait les joueurs de se réunir entre eux pour des exercices collectifs. Aussi, à la demande de Woody, toute l'équipe se mit à se réunir deux fois par semaine pour s'entraîner sous les ordres d'Hillel, assisté de Scott. L'objectif de ces préparations était de remporter le championnat l'automne suivant, et à mesure que les semaines passaient, les joueurs s'imaginaient soulevant le trophée, tous, y compris Scott, qui confia un jour à Hillel :
— Hill', je voudrais jouer. J'aime pas être entraîneur. Je voudrais jouer au football. Moi aussi je voudrais être sur le terrain l'année prochaine. Je voudrais faire partie de l'équipe.
Hillel le regarda d'un air désolé.
— Mais Scott, tes parents ne seront jamais d'accord.
Scott eut une mine affligée. Il s'assit sur le gazon et arracha des brins d'herbe. Hillel s'assit à côté de lui et passa son bras autour de ses épaules.
— T'inquiète pas, dit-il. On va arranger ça. Il suffit que tu fasses attention, ton père l'a dit. Bien boire, faire des pauses et te laver les mains.