— Il y eut une telle vague de suicides à la suite de ce roman qu'il fut un temps interdit au Danemark et en Norvège. Être romantique, ce n'était donc pas si anodin que ça. Il y avait de violentes émotions enjeu.
— Quand tu parles des « romantiques », je pense toujours à la peinture de paysages : j'imagine de grandes forêts sombres, une nature sauvage, un peu perdue dans les brumes...
— Une des caractéristiques du romantisme, c'était préci sément la nostalgie d'une nature sauvage et mystique. C'était une vision créée de toutes pièces. Tu te souviens peut-être de Rousseau qui lança le mot d'ordre du « retour à la nature ». Le romantisme permit enfin de donner une dimension réelle à cette formule, puisque ce mouvement s'oppose à la conception mécanique de 1 univers au siècle des Lumières. Le romantisme renouait avec la tradition de la conscience d'être au monde.
— Explique-toi !
— Cela implique que la nature est considérée comme un tout. Les romantiques s'inscrivent dans la tradition de Spinoza, de Plotin et des philosophes de la Renaissance comme Jacob Bohme et Giordano Bruno. Tous ces philosophes affirment avoir fait l'expérience d'un « moi » divin au sein de la nature.
— Ils étaient panthéistes...
— Descartes et Hume avaient opéré une nette distinction entre le moi du sujet et l'« étendue » de la réalité. Kant aussi avait laissé cette séparation entre le « moi connaissant » et la nature « en soi ». Et voilà qu'on déclarait que la nature n'était qu'un immense « moi » ! Les romantiques se servaient aussi de 1 expression l'« âme du monde » ou l'« esprit du monde ».
— Je comprends.
— Le premier grand philosophe romantique fut
— Ça fait penser à Spinoza
— « La nature est 1 esprit visible, l'esprit la nature invi sible », dit Schelling. Car partout dans la nature nous pouvons deviner un « esprit qui ordonne et structure ». La « matière est de l'intelligence ensommeillée », ajoute-t-il.
— Tu peux préciser, s'il te plaît?
— Schelling voyait en la nature l'esprit du monde, mais il voyait aussi cet esprit à l'œuvre dans la conscience de l'homme. Vu sous cet angle, la nature et la conscience de l'homme sont simplement deux formes d'expression de la même chose.
— Au fond, pourquoi pas?
— On peut donc chercher l'« esprit du monde » aussi bien dans la nature qu'en soi-même. C est pourquoi Novalis a pu écrire que « le chemin mystérieux va vers l'intérieur ». Il enten dait par Ki que l'homme porte tout l'univers en lui et que c'est en plongeant à l'intérieur de soi-même que l'homme peut res sentir le mystère du monde.
— C'était pas mal comme idée.